Trois Latinos, à Corona Queens, en train de boire trois Corona ! Voilà d’où vient le nom de ce groupe formé il y a quelques années à l’initiative de l’ex-membre de La Cliqua, Rocca. PNO et Reychesta, respectivement Colombien et Dominicain tous deux installés à New York, l’ont rejoint pour cette expérience unique de rap en espagnol. Corona, cela veut aussi dire la "couronne" ou "réussir" une mission. La leur : rallier tous les continents avec une musique originale et brute de décoffrage. Micro branché, c’est Chief qui s’exprime.

Site Web : www.trescoronas.net


Lorsqu’on s’était vu à l’époque de ton dernier album solo en date, 'Amour Suprême', tu parlais déjà de Tres Coronas comme d’un projet bien avancé. Depuis quand l’idée de faire un album entièrement en espagnol te trotte-t-elle dans la tête ?

J’ai toujours voulu faire un album en espagnol, c’est un vieux rêve. Puisque j’ai toujours manipulé les deux langues, je me suis dit qu’à un moment donné il faudrait que je me lance vraiment à faire un projet en espagnol. J’avais déjà commencé à rapper dans cette langue sur l’album 'Elevacion'. Auparavant, si je ne l’avais pas beaucoup fait, c’est avant tout parce que je n’en avais pas eu l’occasion. Le fait de voyager et de rencontrer des MC’s ne parlant pas le français m’a poussé à rapper d’avantage en espagnol. A l’époque de La Cliqua, la période des concerts de 94-97, j’avais toujours un couplet ou deux en espagnol que je réservais à la scène, pour le freestyle par exemple. Après 'Amour Suprême', il y a eu la mixtape de Tres Coronas qui nous a amené à faire pas mal de concert où j’ai pu me sentir à l’aise avec l’espagnol avant d’attaquer avec l’album.

Pourquoi avoir reformé un groupe après trois albums en solo ?

Le groupe, ce sont mes premiers amours, ça fait plaisir d’y revenir. Un album solo, c’est vachement personnel, c’est beaucoup d’écriture, de prise de tête, de branlette intellectuelle ! C’est parfois un peu lourd à porter ce côté "Moi, moi…". A un moment donné, t’as envie d’être un peu plus léger, plus frais et spontané. J’avais besoin de ça pour renouer avec la compète. Avec PNO et Reychesta, il y a une vraie émulation qui est importante pour moi.

Comment as-tu rencontré tes deux nouveaux acolytes, PNO et Reychesta ?

PNO traînait avec mon cousin en Colombie quand il y vivait encore. Quand il a migré aux Etats-Unis, on s’est rencontré à New-York où je faisais souvent des allers-retours. Il n’y a pas de hasard. On a commencé à faire des démos. A cette époque, 2000-2001, il y avait peu de mecs qui rappaient en espagnol à NYC. Rey est un enfant de la rue. Il avait sorti un album solo en 99 avec un des Dj des X-Ecutioners.

Pour un francophone qui ne comprend pas l’espagnol, ce n’est pas évident de capter le sens des morceaux. Peux tu développer un peu les thèmes de l’album ?

Ce sont des thèmes assez généraux sur ce qu’on vit en tant que latinos dans des pays étrangers. Etant sur le terrain, on décrit ce qui s’y passe. Ca parle de société, de notre feeling, ce qu’on ressent. C’est surtout du vécu : par exemple, "Rateros" avec Cormega qui parle de l’ancienne "profession" de Rey qui volait des voitures pour se nourrir. PNO y parle d’un phénomène courant : des colombiens qui vont à NYC faire des braquages et rentrent au pays pour le réinvestir. Il explique comment s’organisent ces gens là sans pour autant en faire l’apologie. On rapporte aussi parfois les histoires que nos proches nous racontent. "Sorpresas" raconte l’histoire d’un mec qui se fait braquer. Il n’a pas envie de se laisser faire et sort son arme à son tour. Les deux mecs s’entretuent, un troisième arrive et voit deux macabés par terre. Sans chercher à comprendre, il prend leurs armes et leurs affaires et se barre. Ce sont des thèmes typiques de l’Amérique Latine.

Comment les communautés latinos sont-elles réparties aux USA ?

Aux Etats-Unis, Il y a les Blancs, les Afro-Américains et les Latinos. Là-bas, même la police est partagée par race. Les Spanish sont les Brown People, il y a les Black People et les White People. Chez les blancs il y a les communautés juives, américo-italiennes, les polacs, les Irlandais, les Russes. Tout le monde est divisé et c’est très sectorisé. Tu trouveras peut-être un peu de mélange à Manhattan. Les USA, c’est un pays d’immigration qui s’est installé sur des appuis communautaires. Il y aussi les Asiatiques, les Yellows comme ils les appellent (Rires). Même au sein des Latinos, c’est très divisé. Par exemple, à New-York, il y a des quartiers bien spécifiques avec que des porto-ricains, que des mexicains, que des colombiens, que des péruviens ou que des dominicains. Là où on est, Corona Queens, c’est beaucoup plus mélangé. L’important, c’est qu’on parle la même langue !

Vous n’avez pas été tentés de surfer sur la vague reggaeton ?

Ça fait cinq ans que je connais le reggaeton. On est même allé à Porto-Rico enregistrer des morceaux de reggaeton il y a trois ans. On ne les a jamais sorti parce que justement après il y a eu la vague reggaeton qui est arrivée… Le reggaeton c’est le dancehall latinos, c’est notre dancehall à nous, caribéens-latinos. Tous les protagonistes de ce style sont d’anciens rappeurs de Porto-Rico. Ils sont fat aujourd’hui, tant mieux pour eux s’ils trouvent que leurs messages passent mieux comme ça. Mais il faut prendre garde à ne pas les confondre avec les rappeurs même s’ils s’habillent de la même façon. Le reggaeton est partout maintenant, dans les pubs, à la radio. Les chanteurs latinos has-been ressortent leurs thèmes remixés à la sauce reggaeton parce que ça marche bien. En fait, le son reggaeton ne vient pas de Porto-Rico mais de Panama, qui est très influencée par le reggae. A Porto-Rico, des producteurs ingénieux de la musique électronique ont mélangé des trucs de house avec du reggae de Panama, à la sauce portoricaine. Et aujourd’hui, ça s’appelle le reggaeton !

Quelque chose à ajouter ?

A l’attention du public français, je voudrais dire la chose suivante : la musique n’a pas de frontière. Je reviens d’un concert en Pologne, qui l’eut cru ?! Les gens connaissaient tous mes morceaux, ils m’en demandaient que je n’avais pas chanté depuis un baille, ils avaient des vinyles de moi que je n’ai même pas moi-même ! Donc quand la musique est bonne, elle casse toutes les barrières. Les gens qui veulent faire des efforts, ils apprennent la langue… j’ai appris l’anglais en écoutant le rap américain parce que je voulais comprendre ce qu’ils disaient. Un conseil, si tu veux avoir ton épreuve d’espagnol au bac, achète l’album de Tres Coronas (Rires).

Propos recueillis par Bongo
Photo: DR