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Interview  - Souleymane Diamanka

Les oiseaux étaient plus bruyants que nous cet après-midi là dans une cour exiguë de l'Ouest parisien. Détendu, Souley a répondu à mes questions en prenant le temps de peser ses mots comme il l'a fait sur son disque "L'Hiver Peul", ponctuant ses répliques d'un sourire entendu. A dénicher en sus de l'album, un recueil de poèmes avec John Banzaï, "J'écris en français dans une langue étrangère" aux éditions Complicités.

Site Web : www.souleymanediamanka.fr
Myspace : www.myspace.com/souleymanediamanka


Pour commencer, parle-nous de tes goûts musicaux.

C'est assez varié. Beaucoup de musique traditionnelle. De chanson française aussi, les anciens : Féré, Brel. Les premiers albums d'IAM et NTM, le premier Booba "Temps Mort", je me suis pris une grosse claque. J'aime bien ce que fait Djiz, un rappeur haut-débit, français d'origine algérienne. C'est un peu la nouvelle vague. Mais aussi Bams, Kayna Samet… Après il y a des gens comme Ben Harper que j'apprécie. Ou encore LKJ (ndlr : Linton Kwesi Johnson, du dub poetry) dont j'ai fait la première partie il y a quelques jours. Je l'avais déjà faite il y a douze ans à Bordeaux.

Peux-tu nous expliquer ce qu'est le slam ?

Le mot 'slam' a été instauré par un type qui s'appelait Marc Smith dans les années '80. Il organisait des soirées poésie sous forme de concours dans les bars à Chicago. Le public était amené à voter pour le meilleur poète de la soirée. C'est venu ici sous forme de concours, de 'slam sessions'. Mais mon album n'est pas un album de slam…

Comment le définirais-tu alors ?

C'est un album musical sur lequel je pose des textes. Le slam se pratique à cappella sous forme de concours ou de slam sessions. Tandis que ce que je fais moi se rapproche plus du 'spoken word'.

Qu'est-ce que c'est ?

Le spoken word, littéralement 'le mot parlé', c'est parler sur de la musique.

Comme LKJ avec le reggae…

Oui.

Quelle est la part d'influence du rap dans le slam ?

Il y a plein de composantes du slam. Il y a une école qui est très hip-hop, la mienne. Il y a une autre école un peu franchouillarde, le slam camembert.

Camembert ?

C'est l'expression qui désigne le slam un peu… franchouillard ! Après il y a un côté très trash aussi, avec des gens comme Nadash, Spoke Orchestra, des textes assez violents. Il y a un côté slam très Francis Cabrel : les cailloux, la boue, la poussière, la rivière…

La cabane au fond du jardin…

Ouais voilà ; (rires) les oiseaux qui chantent et tout ça. En fait, t'as un panel de pleins de genres. C'est ça qui fait le succès du slam je crois. Il n'y a pas de style précis. Dans le hip-hop, il y a pleins de codes, de symboles… Dans le slam, c'est tout le monde.

Tu as commencé par la danse.

C'est vrai, mais j'étais un danseur à deux francs. A l'époque j'étais avec un pote qui s'appelle Abdel Mahi, on écrivait et on dansait tous les deux. Après je n'ai fait qu'écrire et lui que danser. A partir de là j'ai compris que c'était pas mon truc. Et lui, il est devenu un des meilleurs chorégraphes européens et peut-être que ça m'a tué de commencer la danse avec lui.

Puis le rap.

J'écrivais des poèmes avant de faire du rap. Le rap c'est arrivé un peu par accident. Parce que j'ai fait la première partie d'NTM à Bordeaux en 1991. C'était leur première tournée, premier album. J'avais un petit groupe dans lequel je dansais. On a fait ce concert là et après on nous a proposé pleins de trucs.

Le nom du groupe ?

Djangu Gandhal. C'est dans ce groupe là que j'ai commencé à travailler avec les Nubians.

Comment s'est faite la transition entre rap et slam ?

C'est parti d'un projet qu'ont fait les Nubians qui s'appelait "Echos" avec des slameurs américains et français. Hélène Frossart savait déjà que j'écrivais des poèmes alors que je ne connaissais même pas le mot slam. Elles m'ont proposé de dire mes poèmes. Après j'ai rencontré John Banzaï ici, sur ce projet.

Sur Bordeaux ou Paris ?

Sur Paris. Ensuite on s'est vu aux Transmusicales de Rennes, en 2000, les poètes américains sont venus nous rejoindre. Et après j'ai découvert les slam sessions ici à Paris. C'est John qui m'a emmené, j'ai commencé à faire des allers-retours entre ici et Bordeaux. J'allais à l'Union Bar, au Café de la Plage. J'ai fait pleins de concours en fait. Les textes que je rappais avant, je les disais. J'ai gagné la plupart des concours et je me suis dit : c'est ça que j'ai envie de faire. Vu que quand je rappais j'arrêtais pas de ralentir le tempo, à la fin je parlais.

Tu te sentais plus à l'aise comme ça ?

Plus miser sur les mots que sur le flow. En plus avec ma voix c'était très monocorde. Il y avait un côté monotone. Pour la portée des mots, c'est plus efficace quand tu parles.

Tu as enregistré ton premier titre en 1994. Aujourd'hui sort ton premier album. Pourquoi rien entre les deux ?

J'ai fait des collaborations sur les albums des autres. J'ai participé au premier album des Nubians, "Princesses Nubiennes". Ensuite j'ai écrit "Que le mot soit perle" qui était sur leur deuxième album.

Et qui a été repris par Henri Salvador.

Ouais en fait, c'était particulier. Le truc je l'ai découvert après. Je n'ai pas proposé de chanson à Henri Salvador. Il a entendu les Nubians interpréter cette chanson. Il y avait Labé Pierre qui faisait son projet Unisida pour les orphelins du sida en Afrique et ils m'ont demandé si il pouvait réinterpréter la chanson.

Donc depuis 1994, beaucoup de collaborations. Et des concerts ?

Oui, beaucoup de scènes, un peu à l'arrache. J'ai aussi rencontré pleins d'artistes.

Et tu attendais le bon moment pour sortir l'album.

En fait, c'est quand j'ai arrêté de démarcher qu'on ma proposé cette signature. A une époque où c'était un peu difficile pour moi. Tu vois la vie à Paris c'est cher quand même. C'était un peu chaud et j'ai fait une page Myspace où j'ai mis 4 maquettes et des gens sont tombés dessus et m'ont proposé ça.

Avant de parler plus de l'album, explique-nous ce que sont les Peuhls.

C'est un peuple nomade de l'Afrique de l'Ouest qui a une culture orale, un art oratoire très développé, qui mise tout sur les proverbes, les maximes, tout ça. Mon père a insisté pour qu'on soit bilingues. Ça fait que je suis entre les deux cultures.

Ton père enregistrait même des cassettes en peuhls…

Oui, parce qu'il a vu qu'il ne pouvait pas nous donner exactement la même éducation qu'au village. Comme il bossait à l'usine, il voyait plus souvent ses collègues que ses enfants. Alors pour palier à ça il a enregistré des K7 et nous en a donné des exemplaires à chacun. Il nous a dit : "voilà, tout ce que je n'ai pas pu vous dire dans la conversation, c'est là dedans." C'est notre héritage.

Combien de frères et sœurs ?

On est sept enfants.

Tu es né à Bordeaux ?

Non je suis né au Sénégal. Je suis arrivé à Bordeaux à l'age de 2 ans et j'y ai grandi.

Parle-moi du quartier où tu as grandi, la Clairière des Aubiers.

C'est un quartier qui est réputé un peu difficile à Bordeaux. Mais quand tu y vis tu vois qu'il y a beaucoup de richesses. J'ai pas fait d'études plus que ça, je lis pas trop de bouquins. J'ai tout forgé dans ce quartier où il y avait plein de différences non seulement d'origine mais de pensée. C'est un quartier où les jeunes peuvent squatter dans les halls mais jouent aux échecs, où chacun apprend à l'autre sa langue natale. C'est un quartier avec une mentalité particulière. C'est là que j'ai assisté à mes premières joutes oratoires, avant de les voir sur scène. Il y a plein de poètes de la vie de tous les jours. C'est plus eux que je cite que ceux que tu peux trouver dans des bouquins.

Et la scène slam bordelaise ?

Depuis quelques années il y a une scène qui se fait à la Dibiterie, animée par les Lyricalistes. C'est tout le temps blindé, inter-générationnel et les gens ne se ressemblent pas. Les gens sur scène ressemblent aux gens dans le public. C'est une tribune d'expression et je crois que ça va être une révolution. Là les gens voient un peu le début de ce qu'ils appellent slam. Mais le truc ne peut pas s'arrêter parce qu'il y a autant de styles qu'il y a de personnes.

La scène rap à Bordeaux ?

Elle est très développée aussi. Là il faut miser sur Sams, c'est le petit frère d'un pote à moi.

Les Nubians, bordelaises également ?

Je les ai rencontrées à Bordeaux mais avant ça elles ont grandi au Tchad puis ont vécu à Paris. Elles ont passé peut-être 10 ans à Bordeaux. J'ai commencé par faire des scènes avec elles où elles faisaient des reprises a cappella de standards de jazz. A l'époque j'avais été pré-sélectionné pour le Printemps de Bourges et je leur ai demandé de me filer un coup de main. On a gagné le concours, on a représenté l'Aquitaine au Printemps de Bourges. Après on a vu que ça fonctionnait alors on a fait plein de trucs ensemble. Et c'est là qu'elles m'ont demandé d'écrire une chanson sur la femme africaine. J'avais jamais écrit pour quelqu'un. Je l'ai fait vite-fait en plus. J'ai écrit "Princesses nubiennes", on s'est perdu de vue deux ans. Et après elles m'ont dit qu'elles avaient signé chez Virgin avec ce titre qui est devenu celui de l'album. C'est là que je me suis dit "Merde ! Je peux peut-être écrire pour d'autres" et j'ai fait plein d'essais, tout n'est pas sorti. Là par exemple je bosse sur l'album de Kayna Samet.

Comment l'as-tu rencontrée ?

Suite à cette page Myspace, les gens du label Anakroniq, qui bossent avec elle et cherchaient un auteur, m'ont fait descendre à Nice où ils sont installés pour me faire bosser sur son album. Quand ils ont écouté mes maquettes, ils sont devenus fous, du coup ils m'ont proposé un contrat aussi.

Cela s'est fait après son premier album, "Entre 2 Je" ?

En effet, cela s'est fait récemment. D'ailleurs elle ne voulait pas trop que j'écoute le premier album car elle voulait autre chose, au niveau des mots, des émotions. Elle m'impressionne, il n'y a pas d'équivalent à Kaya Samet en matière de chant en France. Elle est vraiment très forte.

Pour revenir à ton album, comment en as-tu choisi les thèmes ?

Il n'y a pas vraiment de thèmes en fait. Je pars souvent d'un titre, d'une émotion et j'écris à reculons jusqu'à retrouver l'émotion. Et le titre, souvent, je le découvre après, une fois que c'est terminé. J'avais enregistré 24 titres, ça a été difficile de choisir lesquels. La seule ligne directrice était que l'album soit ascenseur émotionnel. Pour qu'une fois que tu l'écoutes tu puisses passer par pleins de sentiments, juste avec les mots et l'habillage musical. Je crois que c'est pari réussi.

Pourquoi ce titre, "L'hiver Peul" ?

Parce qu'on est des enfants de nomades africains et on a grandi ici et il faut plusieurs couettes quand tu dors (rires). C'est l'hiver dans le cœur. On n'est plus des nomades, on est des étrangers maintenant. Tu ne peux plus te balader comme à l'époque. L'idée était de raconter l'histoire de ces gens qui sont partis d'un village pour l'Occident, pour mettre leur famille bien. Pour moi, ce sont des héros.

Si tu avais grandi là-bas, aurais-tu été un griot ?

Ma famille n'est pas une famille de griot. J'aurais été berger comme mon père ou j'aurais travaillé la terre. Peut-être que comme lui j'aurais eu l'inspiration de partir. A un moment donné tu vois que c'est difficile de vivre en cultivant l'arachide.

Peux-tu nous expliquer ce qu'est la tradition des griots.

Vu qu'il n'y a pas la télé, Internet, tout ça, ni de bouquin, les griots sont un peu philosophes, poètes, rapporteurs de l'histoire, généalogistes, même psychiatres. Le griot met des mots sur les émotions des gens et les gens s'y retrouvent. C'est pour ça que c'est super important. Ça prends la place de la télé, ça fait rire les gens, ça les fait pleurer, ça leur fait peur, ça les fait réfléchir.

T'en sens-tu l'héritier appliqué au rap ou au slam ?

Un petit peu oui, sans l'avoir voulu. Par rapport aussi à la narration. Je raconte des histoires. Des histoires que je n'ai pas forcément vécu. Je raconte des choses personnelles. C'est super universel. Il y a de l'art ignare un peu partout, même dans le hip-hop. C'est une des meilleures écoles d'art ignare. Je ne comprends pas qu'il y ait des puristes de hip-hop alors que pour en composer tu dois être ouvert sur tous les genres musicaux. Tu peux sampler une basse de Curtis Mayfield, lui rajouter une guitare africaine. C'est le style musical le plus ouvert, c'est pour ça que c'est une très bonne école. Même pour les textes, en matière de volume : avec trois couplets de 16 mesures de rap, tu crées tout un album de variété.

Cette habitude de raconter des histoires inventées, ça date de l'enfance ?

Quand j'étais petit, j'étais super naïf, c'est pour ça que j'étais assez lent. Tout ce qu'on m'a dit, je l'ai cru. C'est pour ça que j'ai développé un imaginaire. Je racontais des histoires, j'improvisais des trucs qui me plaisaient. Mon petit frère m'écoutait, après ses potes venaient.

Le personnage mis en scène dans le morceau "Des voix dans ma tête" a manifestement eu une enfance malheureuse. Comment s'est passée la tienne ?

Ouais, une enfance super heureuse quoi. Une enfance bénie même. Pour avoir du mérite, il faut qu'à un moment donné, ce soit difficile. Il y a une expression qui dit : "vous avez un problème, tant mieux !". Tu vois, la vie c'est juste régler ses problèmes… J'ai pas à me plaindre du tout. On parlait d'ascenseur émotionnel : c'est ça. Sur ce morceau, je voulais montrer qu'avec les mots tu peux faire aussi flipper les gens. Et il y en a qui le savent, ce sont les mêmes mots pour la politique, la religion, la loi, etc.

Sur "Au bout du 6ème silence" on retrouve Grand Corps Malade. Pourquoi le 6ème ?

Moi même je n'ai pas compris quand je l'ai trouvé. C'est ma copine qui m'a expliqué. Elle m'a dit que quand les gens discutent il y a des silences dans la conversation et peut-être qu'au sixième il y a une intimité qui naît…

C'est savoir rester avec quelqu'un sans forcément parler mais sans en être mal à l'aise.

Exactement. Et aussi savoir partager des silences. Ça n'arrive pas souvent. Les gens se taisent ensemble seulement pendant les minutes de silence, parce qu'il y a eu un mort quelque part. Avec les gens qu'on aime on peut aussi faire ça. Avec Grand Corps Malade, on a écrit ça il y a 4 ans. On s'était croisé sur une scène slam, il m'avait dit ce qu'il pensait de mes textes, je lui avais dit ce que je pensais des siens. Il m'a proposé de faire un duo et je lui ai proposé ce titre là. Comme je te l'ai dit, je n'ai pas de thèmes. Les mots font ce qu'ils veulent. Vu que les mots existent déjà, tous les poèmes existent déjà.

Le mot de la fin ?

S'ils te parlent avec des flammes, réponds-leur avec de l'eau.

Propos recueillis par Bongo
Avril 2007
Photo: D.R.