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Interview  - Demon One

Lunettes noires, livre de poche sur la table… je retrouve Démon One à peu près comme je l'ai laissé la dernière fois. Méditatif. Si son acolyte DRY n'est pas à ses côtés, le Démon n'a rien perdu de sa verve, bien au contraire. Transcription d'une conversation instructive sur fond de potentiel dans les cités et d'insertion sociale.


Démon, la nuit tu ne dors toujours pas ?

Toujours pas. On a du mal à dormir. C’est peut-être le vécu, tous les moments de solitude, tous les doutes, certaines choses, certains problèmes, certains soucis qui font que la nuit, t’as du mal à dormir. Et aujourd’hui, c’est toujours pareil, ça n’a pas changé. Je me réveille toujours en transpiration, je m’acharne toujours avec haine sur la bouteille de Coca.

Quel est le concept autour de l’album "Démons et Merveilles" ?

Je l’ai appelé comme ça parce que ma vie a toujours été tiraillée entre démons et merveilles. J’ai vu comment la vie pouvait être belle, comment elle pouvait être agréable, j’ai vu ses bons côtés et comment à côté de ça, elle pouvait être hardcore, sans pitié. Et aussi parce que dans cet album je rap mes démons et mes merveilles, comme mes joies et mes peines, mes nuits et mes journées, mes rêves et mes cauchemars. Cet album est surtout inspiré de mon vécu, de certaines expériences et tout ce que j’ai sur le cœur. Je parle de solitude comme de déception. Comme je le dis dans le morceau "Déceptions", il ne faut pas être naïf, se méfier des beaux-parleurs qui en disent tant. Il faut se méfier des gens qui promettent "monts et merveilles", qui promettent la fusée mais n’ont pas le moteur, qui veulent te manipuler.

Et dans le rap, beaucoup de déceptions ?

Mes déceptions sont plus politiques. Alors que dans le rap, je suis plus déçu de certaines inégalités, certaines injustices, de certains choix qui se font, du fait qu’on délaisse la jeunesse, les banlieues. Mon combat n’est pas contre le rap mais contre les institutions et contre les injustices.

Considère-tu avoir réussi dans le rap ?

C’est une fierté. J’ai réussi à sortir des disques et à pouvoir m’exprimer. Donc quelque part, oui j’ai réussi. Je ne dirais pas que j’ai réussi financièrement. Si on regarde depuis combien de temps je fais du rap, depuis 18 ans, et qu’on compare à combien j’ai pris par mois, c’est comme si j’avais pris 500€. Dans la musique, des fois, tu va prendre 6.000€ par là, 10.000€ par là, mais en fin de compte si tu comptes à l’année, c’est comme si t’avais pris ton RMI en deux fois. Ça te permet de payer des loyers mais pas forcément de t’enrichir. De toute façon, je m’en fou, c’est pas forcément le but. J’oublie pas que je suis rentré dans le rap par passion, parce que je kiffais le rap et jusqu’à aujourd’hui je kiffe encore le rap.

As-tu l’intention de profiter de cette position pour aider la relève ?

Il y a plein de projets. On va faire un autre Intouchable avec DRY. Il y aura d’autres projets avec la Mafia K’1 Fry. Je vais continuer aussi en solo. A côté de ça, je pense aussi produire un truc de Béné, mon fils. Il y a toujours d’autres projets, tant qu’il y a des choses à dire, tant que la vie est hardcore. Là où je compte m’investir c’est sur le débat social et politique. Pas pour être maire ou quoi que ce soit, ça ne m’intéresse pas. Mais plus pour insuffler une dynamique, apporter des idées, être là. Et même à titre bénévole, d’ailleurs j’ai une association. Je me tape pour avoir des subventions, des locaux au sein de ma ville, et c’est pas facile parce que j’ai à faire à une dictature. Des gens comme Ceausescu, Mobutu, Staline… des gens qui cèdent rien, qui ne comprennent pas les problèmes des autres, parce qu’ils ne sont pas à leur contact.

Chaque fois qu’on leur parle, ils renvoient les problèmes sur Sarkozy. Bien sûr, je ne suis pas pour lui, je suis même anti-Sarkozy. Mais ce n’est pas une raison pour tout lui mettre sur le dos, c’est trop facile. Il ne faut pas confondre le national et le local. Eux aussi ont une part de responsabilité par rapport aux gens de leur ville. C’est aussi à eux d’aider la jeunesse de leur ville, de créer des structures et de s’appuyer sur les gens de la ville pour faire des choses biens, apporter des idées concrètes et faire en sorte que derrière ça pousse, qu’il y ait des choses qui se fassent, des rencontres entre les jeunes et les gens qui ont des métiers valorisants. Faire des rencontres avec des sportifs, des artistes, faire des voyages découvertes…

Bien sûr que l’Etat a sa part de responsabilité là-dedans mais c’est aussi beaucoup aux mairies de se bouger. En gros en France, c’est l’Etat qui donne les budgets aux mairies, au conseil général, aux organismes en place et après la redistribution de cet argent est nuancée : c’est pas distribué, mal distribué ou redistribué à la politique du favoritisme. Ça veut dire que les associations qui sont de mèche avec eux, qui ont des intérêts entre eux, en profitent le plus. Parfois, ce sont les associations qui touchent l’argent qui ne le reversent pas forcément sur le terrain. C’est un imbroglio qui fait que derrière, il ne se passe rien, les choses n’avancent pas. Il y a des gens qui profitent du système, des gens dont le seul intérêt est de créer des associations et les fermer le lendemain pour avoir des subventions et se payer leurs vacances, leur voiture ou investir dans un appart.


A côté de ça, il y en a beaucoup en banlieue qui font ça par conviction, parce qu’ils veulent changer les choses. Et ces gens là, on ne leur donne pas assez les moyens. On ne fait rien pour eux. Les gens de l’Etat et des mairies ne se tournent pas assez vers le gens des cités, les gens comme moi ou d’autres qui connaissent le terrain, qui ont grandi dans ces endroits là, qui sont respectés et écoutés et avec qui on peut travailler ou ne serait-ce que dialoguer et trouver des terrains d’entente. Il n’y a pas assez d’écoute, il y a trop de trucs à faire. Il faut faire de l’associatif et travailler avec le monde de l’entreprise, les deux vont ensemble dans les banlieues. Pour l’instant, ce n’est qu’une politique de mise à l’amende, d’exclusion. A côté de ça, ils s’étonnent qu’il y ait de la délinquance, de la rébellion, des émeutes. Je condamne tout ça mais il y a des choses que j’arrive facilement à comprendre.

Quel est le but de ton association ?

Elle existe déjà depuis plus d'un an et demi. Ce que j'essaye de faire à travers cette association, c'est permettre aux jeunes de pouvoir écrire, enregistrer, produire leur album… Mais aussi organiser des rencontres avec les jeunes de la cité, qu'ils aient des lieues de rencontre, qu'ils puissent regarder des DVD ensemble, jouer au baby-foot, plutôt qu'ils aillent le faire dans les cafés et galérer dans les halls quand ça ferme. A côté de ça, l'idée est aussi de développer une activité sociale comme par exemple prendre un groupe de six jeunes et choisir une branche – par exemple, ingénieur du son – et les former à ça. C'est aussi par exemple créer une entreprise et travailler avec des partenaires qui donneraient des chantiers, des missions et qui permettraient à des jeunes d'avoir de l'emploi. Et pourquoi pas aussi d'avoir des CDI. C'est un travail d'équipe et d'écoute. Les jeunes de ma cité m'écoutent parce qu'ils savent que je suis avec eux. Si on me donne des locaux, des subventions, on trouvera des solutions, des choses à faire. C'est aussi leur apprendre leurs droits.

Ils vont parfois se retrouver face à des situations qui nécessitent plus de la gamberge, de la connaissance, que l'usage de ta bouche ou du côté "caillera". Ça leur permet aussi de savoir des choses, quand ils se retrouvent face à un contrôle de condés par exemple. Savoir parler, ça aide. En général, quand tu leur parles bien, que tu les vouvoies, et que tu leur montres que tu connais tes droits, ça se passe bien. Les forces de l'ordre profitent du fait que les jeunes comme moi ne connaissent pas leurs droits. Je trouve ça inadmissible. Il y a une procédure, des lois qu'il faut respecter. Quand tu es représentant de l'Etat tu dois d'autant plus respecter les lois et le code de déontologie. Les gens en France ne connaissent pas leurs droits, ils s'en foutent. D'ailleurs, personne ne peut vraiment connaître tous ses droits. Pour ça, il faudrait lire le Journal Officiel, le Code Pénal, la Constitution, connaître les Droits de l'Homme par cœur, se rendre dans les conseils généraux, les conseils municipaux, etc. Il y a des gens qui ont droit à des choses mais ne le savent même pas. Il y a un manque d'information. Les droits en France ne sont pas respectés et les lois pas appliquées. Je parle surtout en termes d'égalité…

En France, c'est un constat – je le vois au quotidien – quand t'es un arabe ou un noir, pour s'en sortir, trouver un travail, c'est un vrai calvaire, c'est très dur. C'est un combat. Avec des diplômes, tu n'y arrives pas. Alors sans diplômes, laisse tomber. Donc les gens, qu'est-ce qu'ils font ? Ils volent, ils braquent, ils dealent, ils vendent des sapes… C'est ce qu'on appelle l'autarcie, une micro-société avec des gens qui ne vivent qu'entre eux. Certaines cités sont même coupées des autres. C'est pas forcément des rivalités genre "guerre des gangs". Les cités sont pas forcément en guerre mais c'est chacun dans sa cité, chacun dans son coin, en autarcie. J'appelle ça stigmatiser le communautarisme, des micro-communauté qui sont entre elles, qui détestent l'autorité de l'Etat, l'image que l'Etat renvoie d'eux, ses principes, leurs soi-disant droits de l'homme, leur soi-disant égalité des chances. Dans les cités, ils savent très bien que tout ça c'est des conneries et qu'ils ne peuvent compter que sur eux-même. Les jeunes des banlieues n'ont pas attendu l'Etat pour faire ce qu'ils avaient à faire, pour s'en sortir et prendre des thunes.

La racine du crime, c'est le social. Tu peux pas éradiquer tout le crime par le social mais tu peux le faire reculer. Je parle d'acceptation de l'autre, de prévention, de sensibilisation, d'écoute, de dialogue, d'unité, de solidarité… en combattant toute forme de xénophobie, de racisme et d'exclusion. On est au 21ème siècle, il faut se réveiller, chacun a droit à sa chance. Il faut juger les gens sur leurs compétences. Ceux qui veulent s'en sortir, se taper, s'exporter, créer des trucs… ceux-là, accueille-les les bras ouverts, donne-leur les moyens, parce qu'il y'en a pleins comme ça en banlieue.

Propos recueillis par Bongo
Févier 2008
Photo: D.R.