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Interview  - Wase

Sur un court de tennis comme sur scène, Wase ne lâche rien. Rappeur trentenaire, droit dans ses baskets, il est l’auteur d’un premier album qui fait honneur à une certaine tradition Hip Hop. Un artiste entier qui fait du bien à entendre à l’heure actuelle. Nous l’avons retrouvé en compagnie de son manager Gildas dans un café près de la Porte de la Villette pour qu’il nous raconte ce premier album et le suivant qu’il est en train d’enregistrer…

Site Web : myspace.com/wase380 - www.wase.fr


Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je suis dans le Hip Hop depuis que j’ai 13-14 ans. J’ai commencé par le tag, après je me suis mis au graff, donc j’étais plutôt dans tout ce qui est calligraphie, poser sur les murs, etc. Après il y a eu l’époque de Nova, 1989-1990, les freestyles avec Lionel.D, les premières claques avec NTM, Assassin… J’ai été bercé làdedans, et par la suite je me suis mis à écrire quelques trucs mais tout pourris. Peu à peu on s’est organisé. Je viens d’une ville de Seine-Saint-Denis qui s’appelle Pierrefitte, on avait un petit collectif de rappeurs et on a commencé à travailler. A l’époque j’avais un groupe qui s’appelait ORG. Dans ce collectif, il y avait aussi des mecs comme Seeno, des mecs des Sales Blancs ou de 4.21. On a tous commencé à bosser avec SCH, qui est le mec qui fait mes sons depuis toujours. Maintenant je travaille un peu en binôme avec lui, et Gildas s’occupe de toute la partie promo.

Tu sors ton premier album alors que tu as près de 32 ans. C’est assez peu commun dans le monde du rap, comment cela se fait-il ?

On a eu beaucoup de c***lles. On avait un album de prêt il y a déjà dix ans, mais l’ordinateur avec tous les sons a planté, pas de sauvegarde des maquettes, donc tout a sauté. Ça m’a saoulé. Ensuite la vie a fait que je me suis un peu éloigné du rap, j’ai eu ma fille… Et puis je me suis remis dedans. En y réfléchissant, c’était plus simple de m’y remettre tout seul. Quand tu es à deux, trois, quatre, il faut toujours appeler les mecs pour qu’ils viennent aux répètes, en studio. Donc l’idée de faire un album solo est venue assez tard. Mais je pense aussi que c’est un album qui s’adresse plus à des mecs qui ont 25-35 ans, qui ont grandi avec NTM… Ca ne m’intéresse pas de m’adresser aux petits de 16- 17 ans. Je n’ai pas un discours où je vais leur dire d’aller brûler des voitures. La plupart des rappeurs que tu entends sur les ondes, ils n’ont plus 18 ans, alors qu’à les écouter ils traînent dans la rue… Personnellement j’habite dans un appartement, je n’ai pas grandi dans la rue. A un moment faut qu’ils arrêtent, ils ont tous une famille, plein jouent les gangsters alors que c’est des fils de bonne famille qui ont jamais vécu en banlieue.

Finalement, qu’est ce qui t’a fait revenir au rap ?

C’est un tout. Comme je te le disais, j’ai toujours été dans le Hip Hop, sous différentes formes. Pour moi l’écriture c’est un moyen de dire des choses que je ne dirais pas forcément dans la vie, je peux parler de trucs assez intimistes. Je vais pouvoir me lâcher sur la feuille, et l’instru s’y prêtant, je vais pouvoir développer des thèmes comme l’amour, des trucs comme ça. Le fait d’avoir passé les 30 piges me fait aussi aborder des sujets que je n’aurais pas abordés à 20 ans. Quand tu es plus jeune, le regard des potes est super important, tu es jugé, la fierté… Passé un certain âge, tu t’en bas les c***lles de tout ça, tu passes à autre chose et tu dis ce que tu as envie de dire.

Quels sont les artistes qui t’ont influencé ?

Je n’écoute quasiment plus de rap français, je suis saoulé. La moitié raconte de la merde, ils ne racontent pas ce qu’ils vivent. Je pense que quelque part on a une mission. Quand tu as 30 piges, et que tu as des petits qui t’écoutent, tu peux influencer une part de la jeunesse. Mes influences en rap américain : Nas, Mobb Deep… plutôt tout ce qui se passe à New York. Tu portes un regard assez désabusé sur ce qu’est le Hip Hop en France aujourd’hui ? Je pense que le Hip Hop a perdu ce qu’il était à la base. Pour moi c’est un mouvement qui est contestataire, donc maintenant qui fait de la contestation aujourd’hui ? Je pense que tu auras du mal à me citer dix artistes qui en font, ou alors ils font de la contestation en baissant leur froc et en se faisant mettre bien profond par les majors. Pour moi c’était un art qui était revendicatif et une contreculture. Maintenant on est complètement rentré dans le formatage, tout est aseptisé, et rares sont les groupes qui ont encore des choses à dire, qui veulent que les choses changent.


Est-ce que la contestation n’a pas aussi ses limites, puisque tu vas en général t’adresser à des personnes qui sont souvent déjà en accord avec ce que tu vas rapper ?

Le problème c’est que le rap est la dernière musique, je le dis dans un morceau que je viens d’enregistrer, c’est la dernière tendance musicale qui fait office de rempart à tout ce qu’on nous balance à la radio et à la télévision, style Star Academy, Malheureusement les mecs sont tellement rentrés dans le moule et pensent tellement aux thunes, parce qu’il faut être clair, je pense qu’ils s’autocensurent… Alors que pour moi, le rap c’est la voix des sans-voix.


N’est-ce pas aussi la faute des médias spés ?

Dans tout ce qui passe sur Sky, où est la contestation ? Ou alors s’ils passent un mec. Je me rappelle des morceaux de NTM qu’ils passaient, style La Fièvre… Pour moi NTM c’est pas “La Fièvre” ou “Ma Benz”…
Gildas : Pareil pour Générations aujourd’hui.
Où alors, si tu y vas et qu’on passe un de tes morceaux, s’il y a une émission spé à faire, tu y vas pour dire ce que tu as à dire, mais pas pour vendre ton truc, sinon tu vas faire ta promo chez Drucker. Le problème c’est que les mecs se servent de Skyrock, derrière ils vont dire “on est indépendant on fait ci et ça” alors qu’ils ont baissé leur froc comme tout le monde. Fais ce que tu dis, et dis ce que tu fais. Arrête de faire le mytho. Maintenant, j’essaie de garder une ligne de conduite, même si je sais que ça ne va pas plaire à tout le monde, il n’y a aucun souci là-dessus. J’essaie d’être intransigeant sur la musique que je fais, si jamais demain je passe à Skyrock… enfin de toute façon je ne passerais pas à Skyrock (rires). Mais dans le fond j’ai rien contre cette radio parce que malheureusement c’est une des seules radios qui passent du rap. Mais déjà Skyrock “premier sur le rap” ? Change ton blaze et après on pourra en reparler. Tout est aseptisé. On a perdu l’essence, il n’y a plus le côté freestyle dans le rap, le côté contestation de moins en moins.

Peut-être que les anciens ont également leur part de responsabilité ?

Le souci des anciens c’est qu’ils sont arrivés en faisant ce qu’ils savaient faire, rapper, mais qu’ils n’avaient pas conscience de ce qu’est l’industrie musicale. Les groupes se sont fait bouffer…
Gildas : Je lis beaucoup d’interviews, de mecs qui étaient dans IV My People ou BOSS, on leur promettait des choses et ça ne venait jamais. Même là, dès que le fric entre en jeu…
Wase : L’argent pourrit les gens…

Le rapport à l’argent et à la musique n’est pas le même non plus en France ?

Gildas : Je pense que l’idée de mettre Diam’s à la tête de Motown France, c’est aussi parti de l’idée de copier les américains. Ils se sont dits “On va faire comme Def Jam”. Mais je trouve qu’on n’a pas le talent des américains à ce niveau-là. Tu vois des mecs comme Jay-Z, P.Diddy, Timbaland…
Wase : On n’a pas la même culture non plus. En France nous avons une culture de lettres et d’écriture que n’ont pas les américains. Par contre, ils ont une culture musicale, soul jazz… à des années lumières.
Gildas : Le problème ici, quand tu vois des mecs comme Pascal Nègre qui passent leur temps à chialer et à se plaindre des méchants pirates qui seraient les seuls responsables du déclin du disque, il faut arrêter ! Ce sont eux qui sont les plus grands responsables de ce déclin. Universal est une des plus grandes maison de disque, mais quand Pascal Nègre va faire son marché à la Star Ac’, il ne joue plus du tout son rôle de découvreur de talent. Ça n’existe plus, les directeurs artistiques dans les maisons de disques. Aujourd’hui ce sont des directeurs financiers qui se demandent “combien ce mec là va me rapporter potentiellement”, il n’y a plus la volonté de découvrir des artistes. Même à notre niveau, on l’a compris quand on a commencé à démarcher les distributeurs, les discours qu’on entendait c’était “vous n’êtes pas connus, vous n’avez pas fait de scènes, pas fait ceci, pas cela”… C’est le serpent qui se mord la queue. Comment vous voulez qu’on se fasse connaître si vous ne nous donnez pas la possibilité…. Mais ce n’est pas grave, parce que si on ne passe pas par la porte, on passera par la fenêtre. En gros il n’y a plus de prise de risque. Les gens ne vont pas te signer, à moins que tu arrives avec le gros plan promo, que tu poses 30.000 € sur la table. Mais à priori ce n’est pas notre boulot, c’est le votre.
Wase : De toute façon signer chez une major ce n’est vraiment pas notre but, nous on veut être libre dans ce qu’on fait. Faire notre business, essayer de rentrer dans notre investissement financier mais on n’est pas là pour devenir des milliardaires. C’est cette ligne de conduite que je vais garder. Pour autant, chacun fait son business, on ne crache sur personne.
Gildas : Quand on a discuté avec Casey et Ekoué, on a entendu le même discours, de ne pas aller chercher le truc qu’on va vous faire miroiter, les étoiles qui brillent. Continuez votre chemin, suivez votre ligne et si ça doit payer, ça payera.
Wase : Maintenant il y a aussi les médias internet, où il n’y a pas la pression de la publicité, où vous pouvez donner la parole à des artistes qui vous intéressent, sans vous faire imposer des sujets par un directeur de la rédaction qui va vous obliger à parler d’un mec parce qu’il a pris deux pages de pub et qu’on va lui rédiger un petit article bien complaisant. Gildas : On se rend compte de l’impact des médias internet. Ce n’est pas un hasard, qu’ils pullulent. Après il y a cette liberté de ton. Le gros avantage c’est que le prix de revient est quasiment nul, alors que quand tu sors 50.000 magazines, il y a l’impression, les invendus à gérer et tout ça. On l’a aussi vu à notre niveau C’est vrai les seuls médias qui sont prêt à venir faire des interviews, ce sont les médias internet.

Pour en revenir à l’album, une des critiques récurrentes concerne son aspect contestataire, que tu enfonces parfois des portes ouvertes. Comment prends-tu ce genre de commentaires, est-ce que tu assumes ce côté-là de ton oeuvre ?

J’assume complètement. Forcément, quand tu critiques le système, l’Etat, tu enfonces des portes ouvertes. Maintenant il y a des trucs que j’avais envie de dire, mais que je ne répéterais pas dans mon deuxième album. Mais j’accepte complètement les critiques, c’est aussi ça qui fait avancer, il n’y a aucun souci là-dessus. Mais c’est vrai aussi que ce premier album est vachement introspectif. Il y a beaucoup de morceaux persos, j’avais des trucs qu’il fallait que je balance. Maintenant Il y a des morceaux que j’ai écrits il y a quatre-cinq piges. Même au niveau de l’écriture, j’ai beaucoup évolué. Le second album sera de meilleure qualité dans l’écriture. Les critiques je les prends super bien. On ne peut pas plaire à tout le monde, heureusement d’ailleurs, sinon ce serait bizarre. En gros à chaque fois, qu’on nous chronique l’album, c’est positif à 80 %. Moi-même il y a certains morceaux dont je ne suis pas super fier avec le recul.

Par rapport à ce premier disque, est-ce que tu peux nous raconter comment s’est déroulé son enregistrement ?

Wase : C’est un album qui s’est fait sur près de deux ans. C’est pour ça qu’il y a des morceaux qui datent, qui ont vieilli forcément. C’est pour ça aussi que j’essaie de ne plus trop marquer les morceaux dans le temps. Par exemple il y a un morceau où je parle du “Big Deal”, alors que ça fait un moment que l’émission n’existe plus, même si c’est vrai qu’elle a marqué les gens… C’était une manière d’illustrer la merde qu’on nous envoie à la télé toute la journée.
Gildas : C’est vrai aussi que sur le premier album, on a choisi les quatorze ou quinze morceaux qu’on avait. Comme on avait eu les galères dont on a parlé avant, il fallait qu’on sorte cet album, sans avoir forcément la patience d’attendre encore un peu, d’en refaire cinq ou six et d’arriver à 22 morceaux et d’en choisir là-dedans. Pour le deuxième album, on travaille différemment pour pouvoir choisir dans plus de matière.



Un des aspects marquants de l’album, ce sont les nombreuses boucles utilisées.

Quand on parlait de l’essence du rap, pour moi c’est ça. Ce qui m’a marqué quand j’écoutais les morceaux de Mobb Deep ou Jay-Z, ce sont les samples de Soul. J’essaie de retrouver ce côté-là. Souvent on me dit que c’est un album un peu passéiste, parce qu’on peut y retrouver des sons qu’on pouvait faire dans les années 90, c’est vrai que je n’utilise pas tout ce qui est instrus du moment, style Dirty South. Mais ça ne me parle pas ce genre-là, en plus ce ne sont pas vraiment des sons qui dégagent des ambiances. Comme j’écris des trucs où il y a de l’émotion, je trouve que des sons styles Color Blind collent plus à ma manière d’écrire, en plus ce sont des boucles que tu n’entends pas beaucoup dans le rap. Pour moi c’est super important et je suis toujours à la recherche de samples.



Après il y aussi le problème du coût des samples, avec des artistes qui se montrent de plus en plus gourmands...

Gildas : Laisse tomber, c’est plus que de la gourmandise. Là on est parti sur un morceau où on n’a même pas samplé des notes qui se suivent, on a pris deux notes d’un côté, deux notes de l’autre. J’ai eu l’éditeur en ligne qui m’explique qu’un sample ça se joue autour de 10-15.000 euros... pour quatre secondes. Le mec lui-même m’a conseillé de le rejouer ! Donc on va le rejouer avec un autre instrument et une violiste derrière et ça va le faire aussi…

Sur le premier album c’est SCH qui s’occupe de la production ?

Ouais à 95%. Il y a deux sons qui sont faits par Lexa, qui est mon ancien compère avait qui j’avais fait un album à l’époque. Avec SCH il n’y pas de règles. Il va écouter un disque, regarder un film ou jouer à un jeu vidéo et trouver un sample. Je peux aussi lui ramener une boucle, c’est freestyle pour la composition des morceaux. Après il me fait écouter et je lui dis si ça me parle ou pas, quand ça ne me parle pas il le refile aux petits de Pierrefitte… Pour le deuxième album, ce sera pareil, toujours avec l’utilisation de samples – moins connus – mais ça va toujours être un peu dans la même ambiance musicale. Avec en plus des feats qui vont élargir l’univers de l’album.

D’ailleurs tu nous expliquais que tu as enregistré deux morceaux avec Casey et Ekoué ?

Je ne veux pas faire des feat pour faire des feats. Je veux travailler avec des artistes que j’aime et que j’apprécie, que ce soit dans le flow ou dans l’écriture. Casey pour moi c’est une des meilleures plumes en rap féminin, et même en rap tout court. Ekoué a un style complètement à part, avec une grosse voix et un flow un peu décalé. Je n’ai pas envie d’amener des artistes dans l’album juste pour qu’il y ait des noms et que les gens l’achètent parce qu’il y a untel ou untel, je veux que ça reste purement artistique. Après il y en aura peut-être d’autres, c’est en négociation.

Où en es-tu avec l’enregistrement de ce nouvel album ?

Wase : Là j’ai déjà enregistré une demi-douzaine de morceaux pour le nouvel album. Je suis super content de ces morceaux, ça se présente vraiment bien. Niveau inspiration, je l’aurai un bon bout de temps, surtout avec notre nouveau président…
Gildas : La dynamique est aussi différente sur ce nouvel album. Wase et SCH se sont structurés différemment, tous les vendredi ils se retrouvent en studio et l’objectif c’est de soit poser un morceau qui est déjà écrit, soit de faire de la composition, il y a une nouvelle rigueur. On a aussi des projets sur des compilations et on en train de monter notre label.

Propos recueillis par Equi & Bongo
Photo: D.R.