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    Interview - Shahrick

Rappeur d'origine pakistanaise basé à Genève, Shahrick a sorti ce printemps 2004 un premier projet solo nommé 'Textuel Healing, le EP'. Un disque très varié, aussi bien au niveau des textes que des musiques, que Shahrick a lui-même produit en totalité, comme il nous l'explique dans notre interview...

Sons: "Personne n'est prêt" - "Tellement seul"


Qu’est-ce qui t’as amené à faire de la musique ? Quand est-ce que tu as commencé à rapper ?

Depuis que je suis marmot je baigne dans un univers où résonnent aussi bien du Michael Jackson que de la Bhangra music. Ma mère m’a, très tôt, donné goût à la musique anglo-saxonne tandis que mon daron m’a poussé à écouter de la musique indopakistanaise. De plus, mon grand-père était batteur de jazz dans un groupe appelé "The Cotton Club" ce qui prouve que j’ai, depuis longtemps, été influencé par un large éventail de courants musicaux. Afin de ne pas être qu’un simple mélomane passif, je me suis vite mis à composer mes propres musiques. Evidemment, mes premiers pas furent très laborieux. Je n’avais qu’un synthétiseur de môme, un tabla et de vieilles casseroles pour la rythmique. Les prises de sons se faisaient à partir d’un petit enregistreur Fisher Price poussiéreux. J’étais donc, matériellement parlant, très limité. Mais, étant donné qu’à l’époque je n’avais que dix ans, il aurait été aberrant de me refourguer une table de mixage multipiste et un DAT. D’ailleurs, je n’aurais même pas pu saisir leurs modes d’emplois ! Puis, vers quatorze ans je suis tombé sur l’émission "Down Town Boogie" sur Couleur 3. J’ai pu, à ce moment, réellement écouter du Rap et, grâce à mon enregistreur de K7 préhistorique, je me suis concocté mes propres compiles de musique. C’est aussi à ce moment là que j’ai été piqué par la mouche de l’échantillonnage ! Down Town Boogie était devenu mon fournisseur officiel de sons américains. J’enregistrais, par exemple, du "Hell on Earth" et remixais le tout à la maison. Je mettais en boucle des instrumentaux et, sans le réaliser réellement, j’étais entré dans le monde du sampling ! Plus tard j’ai travaillé sur PC puis, sur MPC 2000 XL. Je suis donc producteur avant d’être rappeur. Concrètement, je me suis attelé à la production textuelle il y a 7 ans. Mais, j’ai toujours ressenti plus de facilité à produire des sons qu’à écrire. Je peux, par exemple, te cuisiner un morceau en vingt minutes tandis que je mettrais un peu plus de temps à te pondre des alexandrins.

On découvre ton travail avec ce EP. Est-ce que tu as eu d’autres apparitions discographiques ?

Je n’ai eu aucune apparition discographique sauf sur mon propre EP. Tu sais, j’ai demandé à pas mal de monde si je pouvais poser par-ci par-là ma voix mais, à chaque fois on m’a envoyé dans les cactus. Les gens qui te parlent de fraternité au niveau du Hip Hop ne sont que de simples utopistes. Car à force de me faire remballer dans tous les sens par ces pseudos adeptes de la Zulu Nation, j’ai eu l’impression d’être devenu un pestiféré que l’on tentait, tant bien que mal, de mettre en quarantaine. Je suis très attristé de constater le sectarisme qui règne au niveau du rap, en particulier celui de Genève. J’ai l’impression qu’à Genève beaucoup de MC’s ont peur du métissage rapologique et qu’ils se raccrochent à des miettes de pain. Je me souviens d’avoir été perçu par beaucoup comme un extraterrestre lorsque, à mes débuts, j’ai agrippé le microphone. Les gars ne captaient pas mon flow et trouvaient bizarre que je ne me cantonne pas à copier les phases des français. Ici rare sont les rappeurs qui pensent sincèrement que Hip Hop rime avec partage et, de ce fait, j’ai été amené à tracer ma route sans que personne ne me tende la main.

Tu as entièrement produit les sons de ton disque. Avec quel matériel travaille-tu ?

Je pars sur le principe que l’on n’est jamais mieux servi que par soi même. Je suis arrivé à cette conclusion lorsque j’ai dû enlever les aiguilles qui s’étaient plantées dans mon dos lorsque l’on m’a balancé dans les cactus dont je te parlais auparavant… (rires) ! Sérieusement, j’ai fais usage de la MPC 2000 XL fabriquée par Akaï pour toutes mes productions car il s’agit là d’une machine professionnelle intégrant à la fois les qualités d’une boîte à rythme, d’un séquenceur, et d’un échantillonneur. Le mixage peut aussi se faire aisément grâce à cette machine. Sinon, j’ai aussi parfois fait usage d’un synthé Roland pour certaines basses analogiques et j’ai aussi utilisé de vraies guitares sèches afin de donner plus de volume et d’émotion à certains de mes morceaux. En studio, mon ingénieur et moi avons enregistré et mixé la totalité du EP sur une table de mixage Macki et sur Mac à partir de plugins issus de Digital Performer.

On remarque que les sons sont tous dans une vibe différente. C’était une volonté de faire un tour d’horizon aussi large que possible de tes goûts musicaux ?

En fait, je voulais montrer au monde que Shahrick était capable de produire tous les styles de sons possibles et imaginables. Je ne suis pas parti dans une seule direction artistique car j’ai voulu être aussi éclectique que possible. Ma musique est le fruit de mon esprit. Or, cet esprit repose dans un corps exotique ce qui, par syllogisme, fait que ma musique est exotique, large et indomptable. Sur cet EP on trouve aussi bien de gros sons bounce que l’on écoute au volant de sa tire que de légères mélopées que l’on va écouter avant de se déglinguer une girlie ! Au niveau textuel aussi, j’ai essayé d’être extrêmement large. Je me suis moins cassé le chou pour les morceaux bounce que pour les sons mélancoliques truffés de métaphores métaphysiques. Par contre pour le flow, j’ai fait attention à adapter au maximum mon débit à tous les instrumentaux qui tournaient. Il m’est arrivé d’être extrêmement excentrique sur des morceaux comme "Personne n’est prêt" ou "Tellement seul" car la rythmique était assez propice à cela tandis que j’ai été plus sobre sur "Tempo perdido" ou "Du même block".

Quels sont les groupes que tu apprécies, que ça soit aux Etats-Unis ou en Europe ?

J’écoute essentiellement du rap américain et j’ai été longtemps inspiré par les textes de "The King" Rakim. Sinon, je suis, instrumentalement, très influencé par la soul de Al Green, Marvin Gaye ou Teddy Pendergrass. Les flows des Bone Thugz & Harmony, de Twista et de Tupac m’ont aussi beaucoup apporté mais ça ne sert à rien de s’étendre plus longtemps sur ce sujet car pour le cas de Shahrick la source d’inspiration majeure est d’ordre Divin.

"Tiempo Perdido", une ballade mélodieuse, est suivie d’un morceau où tu décris tes déboires amoureux de manière assez imagée. Quel rapport y a-t-il entre ces deux morceaux ?

En fait, j’ai voulu montrer, à travers les différents morceaux du EP, les différents états d’esprit que j’ai pu traverser durant une période de ma vie. Dans "F**k Shahrick" je règle mes comptes avec des gadjis qui m’auraient pris la tête tandis que dans "Tiempo Perdido" je montre une facette plus tendre de ma personne. L’être humain est ampli de contradictions et j’ai essayé de le mettre en avant dans 'Textuel Healing, le EP'.

De quelle manière écris-tu ? Avais-tu des objectifs à ce niveau-là ?

Normalement j’écris selon l’instrumental que je viens de composer. Je cherche donc une atmosphère textuelle pouvant correspondre à la musique. Mais récemment j’ai procédé de la manière inverse. Par exemple sur le morceau "Du même block", j’avais déjà le texte de prêt. J’ai donc recherché des sons qui allaient correspondre à l’ambiance générale du texte. J’ai adapté les emplacements de la grosse caisse, de la caisse claire et des cymbales afin que le tout puisse se fondre au maximum dans mon phrasé.

Peux-tu nous parler du morceau "Personne n’est prêt" ?

En fait, j’avais ce morceau de musique classique à la maison et un jour je me suis dit qu’il fallait absolument que je fasse un remix dessus. Sérieusement, le sample est de la pure boucherie! Étant donné que ça tabasse à la première écoute, il fallait que ça suive au niveau des rimes. Je me suis donc dit qu’il fallait que je parte dans un égotrip. Tu sais, les ricains sont balaises là dedans. La plupart de leurs morceaux tournent autour d’une valorisation de soi, d’où le terme égotrip. Ce genre de procédé n’est pas commun dans le rap francophone et je me suis dit qu’il fallait que je me lance. D’ailleurs, j’en ai profité pour régler mes comptes avec certains de mes détracteurs, d’où la phase du refrain : "Personne ne peut peser contre Shahrick" … (rires) !

Est-ce que tu peux nous présenter les invités qu’on retrouve sur 'Textuel Healing' ? Comment et pourquoi les as-tu choisis ?

Il s’agit de potos ! Je connaissais la plupart des mecs avant le EP. Shi-Noyem, par exemple, était dans des cours au Lycée avec moi. Je le connais depuis l’âge de 16 ans et à l’époque déjà on ne parlait que de rap. Jones est dans la même faculté que moi à l’Université et Kamilean est en quelque sorte mon grand frère. Ce mec vient de Los Angeles et il dépouille ! En fait, je cherchais un chanteur soul pour le refrain et les backgrouds vocals sur "Du même block". Malheureusement, je ne tombais que sur des chanteurs R&B à voix de roquet. Je recherchais une voix masculine et pas une voix de castrat ! Un jour mon oreille est tombée sur un morceau de Double Pact où l’on pouvait trouver en featuring Kamilean. Le morceau produit par Yvan sonnait très house et le refrain était vraiment deep. J’ai alors pris contact avec l’association Trock sur Lausanne pour leur demander s’ils pouvaient me parler de ce gars. On m’a dit que c’était un pro et qu’il y avait peu de chances que je puisse bosser avec lui. Malgré ça, j’ai pris contact avec lui et je lui ai envoyé le morceau "Du même block". Il a tout de suite croché et il est un jour venu au studio Panoramix à Genève pour poser. Sinon, on retrouve Scal pour quelques uns de mes backs et Cynthia pour le refrain de "Tiempo Perdido". Ce morceau a super bien marché à la radio et il est même entré dans les charts au Tessin après G-Unit featuring Joe ! Dans "Personne n’est prêt", les cuts sont assurés par mon poto Dj Law que je connais depuis le primaire et qui m’accompagne dans chacun de mes concerts.

As-tu d’autres projets à annoncer ? Est-ce qu’il y aura peut-être un clip pour illustrer un de tes morceaux ?

Inch’ Allah le clip de "Du même block" devrait être tourné. P.Justice a déjà écrit le scénario et nous attendons une période particulière de l’année pour le mettre en boîte. Sinon, le label Pay Tha Price va prendre contact avec un collectif de Dj pour préparer un certain nombre de steet-tapes qui seront diffusées à travers la galaxie intersidérale !

Quelque chose à ajouter ?

Peace !

Propos recueillis par Equi
Photo: D.R.
Juin 2004