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    Interview - Ahmad

On l'a découvert sur "Le Sens de la Formule" et "Le Môme qui Voulut être Roi", ses deux premiers albums, chroniqués dans ces colonnes. On l'apprécie pour son sens de la formule justement, ses jeux de mots très fins et nombreux, la richesse de ses textes, et une certaine nonchalance dans le phrasé. Pour nous il revient avec un nouveau EP "Justin Herman Plaza", bourré de références pas toujours accessibles, comme cette fameuse place de San Francisco rendue célèbre par les vidéos de skateboard. Avis aux connaisseurs...

Voir la fiche de Ahmad

Salut pour commencer rappelle nous un peu ton historique, tes 2 premiers albums...

Salut Bongo. Oui avant cet EP, j’ai eu deux albums :"Le Sens de la Formule" qui date de 2004 et "Le Môme qui Voulut être Roi" qui lui est de 2007. Ils sont assez différents l’un de l’autre, le premier a été fait un peu dans "l’urgence" alors que le second peut sembler "doux/ amer" avec beaucoup de références.

Et dans cet EP ("Justin Herman Plaza", ndlr) j’ai la sensation d’avoir un peu mélangé ces univers involontairement. C’est assez spontané, désinhibé, ce n’est pas vraiment des thèmes à proprement parler mais plutôt des instantanés d’états d’âme sans prétentions vraiment sérieuses. Tout ça sous le soleil de Montpellier.

Le temps m'a semblé long entre "Le Môme..." et ce nouveau EP, que s'est-il passé ?

Je prends la musique comme une passion, et j’ai beaucoup de passions, du coup certaines empiètent de manière aléatoire sur d’autres. Autant plus jeune j’avais la musique et à coté le taff, autant aujourd’hui c’est plutôt l’inverse.

Je prends le truc comme je le sens, si j’ai une "idée/direction" je m’y tiens, j’aime bien « construire » des projets cohérents, du coup ça prend du temps. Mais c’est surtout que je n’attends rien d’un album, juste le délire de le faire, je n’ai aucune pression, je n’ai aucun compte à rendre. Je ne suis pas attendu plus que ca.

Pourquoi choisir de ne le sortir qu'en vinyle, est-ce une sorte de retour à la source ?

Je n’ai pas encore l’esprit assez passéiste ou un parcours conséquent pour me permettre de faire du "revival". (Rire) Je suis conscient que l’intérêt du « public » pour ce style de projet est assez restreint. J’avais donc lancé un appel pour ceux qui voulaient précommander le vinyle. Une fois tout cela réuni j’ai pu lancer le projet.

Puis à l’heure des Mix-tapes - Streets - avant l’album, du net tape en double volume sur quatre cd… Je me voyais plus dans un format court et « rare ». Je n’ai pas de public, j’ai quelques amis (rire) Mais c’est vrai que ça peut faire aussi retour aux origines, pourquoi pas, ça ne me dérange pas du tout même si ce n’était pas l’objectif.

Justement la Justin Herman Plaza est une référence aux origines du hiphop, explique-nous.

La Justin Herman plaza n’est pas a priori une référence directe au hip hop mais plus à tous ce qui entoure une certaine idée du style. Je n’ai pas découvert le rap via la culture Hip-hop , j’ai appris à la connaître à travers les vidéos VHS de skate qui venaient souvent de San Francisco. On était une petite équipe entre 1990 et 1992, le skate est très étroitement lié au hip-hop underground aux États-Unis et du coup, cela se répercute sur les videos. On découvre alors les Tribe Called Quest, Hieroglyphics, Casual, Del, Gang Starr… Cette époque met en scène le style « tout pour la performance, tout pour les initiés » et cela se passait sur cette place.

Pour l’anecdote dans "Bullitt" le film avec Steve McQueen, sa meuf qui est architecte, trace les plans de la Justin Herman Plaza pour « tester l’architecture incomprise » ! J’ai gardé un peu cette mentalité.

Est-ce que tu as déjà eu l'occasion d'y aller, là-bas ou ailleurs aux USA ?

L’Embarcadero a été détruit en 1999. Je suis allé plusieurs fois aux États-Unis mais exclusivement sur la Côte Est, New York en particulier. J’aime vraiment certains quartiers de New York comme Brighton-Beach ou Coney-Island, des coins particuliers mais vraiment imprégnés. Pour te donner une idée la plupart des films de James Gray se passent dans cette « contrée » de Brooklyn.

Harlem aussi, même si cela devient au fil des années le haut lieu de promoteurs, reste un endroit qui s’apprivoise vite avec une énergie assez contagieuse. Leur coté enthousiaste pour tout, c’est surprenant au début, mais au final on joue vite le jeu (rire).

Apres en ce qui concerne la partie purement rap je trouve que NYC perd un peu de sa superbe. Ces deux derniers années c’est devenu une sorte de musée avec tous ces beatmakers européens qui s’offrent à d’anciens tenants du titre. Pour ce qui est des États-Unis c’est vrai que San Francisco ou Chicago sont des endroits que j’aimerais découvrir…

Comment décrirais-tu ton rap ? Un rap à jeux de mots ? D’où te viens cette sale habitude ? (rire)

Disons que je prends tout le coté ludique comme un moyen pas une fin. Je prends par exemple le basket. Ce n’est pas seulement le nombre de points qu'Allen Iverson marquait qui était bluffant, c’était souvent la manière dont il exécutait ça. J’ai toujours été impressionné par les artistes ou sportifs d’ailleurs qui allient l’art et la manière, ça me parle facilement. Après à mon échelle bien sûr, j’ai été influencé par ce genre de délires et j’ai un peu toujours élaboré mes morceaux avec cette vision des choses.

Selon toi "le rap c'était mieux avant" ? Si oui, pourquoi ? Qu'est-ce qui a changé ?

C’est marrant l’année dernière à Montpellier il y a eu ce Dj proche de Grandmaster Caz qui durant son show pour (se) prouver que sa génération avait un « meilleur rap » que l’actuelle, présentait des tueries Oldies comme "Jump around" de House of Pain, et enchainait avec un truc genre Mim’s. (Rire) Douteuse est la méthode (rire). Parce que, moi, tu me mets un bête de free-style de Cory Gunz et ensuite tu me passe un Big Daddy Kane, bah j’vais préférer le Cory Gunz ou un J-Cole …

Un bête de morceau reste un bête de morceau. Après bien sûr si tu fais rentrer l’affectif, la nostalgie, les souvenirs, il y a de grandes chances que tu ne retiennes que le positif, et ton jugement ne se fera plus uniquement sur la qualité même du truc.

Est-ce que tu crois encore aux valeurs "Peace, Love, Unity and Having Fun" ?

Aux valeurs en tant qu’entité oui bien sûr. À leur mise en pratique quotidienne dans ma sphère familiale, ça peut aller. Mais plus tu agrandis le cercle plus ça devient quand même assez utopique. L’altruisme produit de manière industrielle n’est surement pas encore assez rentable (rire)

Penses-tu que le rap, et le hiphop en général, ont un rôle à jouer dans la société ? Pour "l'intégration" par exemple ?

Ça aurait pu, ou alors si cela se fait c’est de manière individuelle ça va jouer pour la personne qui a su bénéficier des avantages de cette société (exposition médiatique/marketing…). A l’origine le hip hop était une sorte d’alternative à la société c’était une contre-culture. Puis naturellement c’est devenu un business, rien de grave mais « la révolution ne sera pas télévisée » et l’intégration ne sera pas hip-hop. (Rire)

Quel conseil donnerais-tu à un jeune qui se lance, dans le rap, même dans la vie ?

« Vis et laisse vivre »


Propos recueillis par Bongo
03/2010 | Photo : DR