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    Interview - La Caution

Retrouvés après un concert à Genève, Hi-Tekk et Nikkfurie ont surpris tout le monde avec l'excellent album 'Asphalte Hurlante'. La sortie prochaine (19 Février 2002) d'une édition collector - comprenant sept titres inédits - est une excellente occasion pour revenir sur l'une des meilleurs sorties 2001, et bientôt 2002...

Site Web : www.la-caution.net


"Asphalte Hurlante" est sorti il y a 6 mois maintenant, comment jugez vous l'accueil du public?

Nikkfurie : Déjà l'accueil du vrai milieu hip-hop est mortel. On a fait un truc travaillé, on n'a rien négligé, les productions sont différentes, on a amené un truc , le rap pareil, on amène une nouvelle façon de voir les choses. Notre concept, c'est comme si tu mets dans un shaker tout notre vécu, notre kif de la langue française, des mots des syllabes, tu mélange le tout et ça donne un truc bien travaillé, le public l'a ressenti. Maintenant c'est notre premier EP on a posé une pierre c'est que le début, la suite arrive...

Et quel regard vous portez sur "Asphalte Hurlante" aujourd'hui ?

Hi-Tekk : On va dire qu'on lui porte beaucoup d'affection, il a été fait avec l'énergie, la spontanéité, on ressent cette envie dedans, pour moi c'est l'album qu'on voulait faire...

Nikkfurie : En fait le truc sur notre album, on voulait faire un vrai album de rap. Tu arrive, t'écoute l'album tu passe les plages t'arrive sur "Toujours Electriques" ta tête elle bouge parce que c'est direct d'accès. Ensuite tu passes à "Asphalte Hurlante", au début tu vas peut-être trouver deep, et six mois après tel mec va me croiser et me dire "tiens j'avais pas capté cette phase: "Demande à Bagdad quelle pourriture descend de l'ogive". On essaie de faire un truc à plusieurs niveaux de lectures. Déjà pas se foutre de la gueule de ceux qui écoutent. On sait comment c'est le politiquement correct du rap en France, sans cracher sur personne, on fait ce qu'on aime. Nous on aime le hip-hop ou il y a de la performance, et on essaie d'amener ça autant au niveau du flow que dans la façon d'aborder les thèmes et les sons. Maintenant "Asphalte Hurlante" on l'aime toujours autant, il y a pas de souci. En plus c'est le premier, cette part d'affection comme il disait qu'on a et qu'on aura toujours.

Vous vous étiez fixé des objectifs avec cet album ?

Hi-Tekk : L'objectif qu'on s'était fixé dans un premier temps, c'était de satisfaire les gens qui attendaient, après la sortie du maxi "Les Rues Electriques". L'objectif a été pleinement atteint, on a eu un écho assez balèze pour un groupe indépendant, généralement on a eu des critiques positives , et c'est plus ça qu'on visait...

Nikkfurie : Kerozen c'est un label qui a pas forcément des thunes, on avais des thunes pour enregistrer l'album mais rien d'autre. Après tu fais écouter le disque, le truc est bon, alors il y a tel article, tel article là... ça dépasse le cadre du hip-hop. Il y a des retombées dans l'électro, dans a house qui nous ont étonné, différents remix qui tombent, juste par rapport à notre travail. Si par exemple Supermen lover - qui sont nominés aux MTV Awards, etc. -  nous demande un remix aujourd'hui, c'est parce que la musique est bonne, pas parce que la Caution est connue, vu que c'est notre premier album, qu'on passe pas sur les grands réseaux...

Par rapport à la musique justement, tu disais dans une interview que tu marche à l'instinct ?

Nikkfurie : En fait, tout à l'heure,  DJ RTB et moi, on voyait un reportage sur Paul McCartney, qui ne connaît pas le solfège - pourtant il a écrit des tubes monstres  - mais il joue à l'instinct. Nous c'est pareil. Quand le hip-hop est arrivé, il a répondu aux besoins de personnes qui ne pouvaient pas ou ne voulaient pas aller à des cours de danse contemporaine ou au conservatoire, etc. Le hip-hop est arrivé et il a ramené tout ça, toute cette énergie. On est tombé dedans les deux pieds dedans, c'est pour ça qu'on dit qu'on marche à l'instinct... Ca arrive Tu prends une grosse claque et tu kiffes tellement cette musique. Ca répondait à nos besoins artistiques. Dans les quartiers populaires, on va pas forcement s'identifier à la variété française, sans dire que c'est naze - c'est pas ça le problème,  c'est que c'est pas notre quotidien, le hip-hop c'est le truc auquel on pouvait s'identifier pleinement. On est tombé dedans sans préméditation et on a continué...

Chaque titre de "Asphalte Hurlante" amène un aspect particulier ?

Nikkfurie : Ca rentre dans le concept qu'on voulait faire. Peut-être ce morceau-là tu vas le trouver trop  hardcore. Après relecture,. tu vas plus kiffer le truc, tu va voir que tel morceau est super deep pour t'amener dans telle ambiance. Tu fais un album avec quatorze "Rues électriques" le mec il va kiffer mais bon... Le single c'est un truc mortel parce que tu vas faire bouger des têtes, et en même temps c'est un truc qui soule vite. Nous on a toujours aimé le hip-hop dans sa globalité, du single au morceau super deep ou super lent...

Pourquoi ce format entre EP et LP?

Hi-Tekk : En fait, au début, avec cet argent on devait faire un maxi. Après on s'est dit que c'était réducteur un maxi, on a préféré enchaîner sur un plus long fomat, c'était la volonté de nous présenter, d'amener une carte de visite, un premier album, pour en amener d'autres après. On vise une carrière sur le long terme - on vise pas le coup - mais rester sur le long terme et satisfaire la base du hip-hop.

Nikkfurie : En fait les différents aspects c'est aussi par rapport à ce qu'on aime, on aime l'électro, etc.. Pourquoi pas se priver. Le hip-hop il y a pas de format, tu peux utiliser le classique comme la funk.  On aime autant tel morceau grave funk d'EPMD que tel morceau rock de Run DMC. Donc on essaie d'amener tout ces trucs qui nous marqué et de faire un truc bien et varié. Notre public entre guillemet, le microcosme qui suit la Caution depuis un moment, il voit que à chaque coup où tu va mettre play sur un disque de la Caution, tu sais pas à quoi t'attendre...

Vous avez une volonté d'étonner à chaque morceau ?

Nikkfurie : Disons c'est pas une volonté d'étonner. On a fait "les Rues Electriques" largement avant toute cette déferlante electro. La première personne a qui je l'ai fait écouter a trouvé que ça ressemblait à Daft Punk, parce que personne faisait ça. Nous on l'avait fait sans calcul, je te dis pas que c'est expérimental L'expérimentation peut te mener à de la grosse merde comme à des chefs d'oeuvre. Maintenant ça sort des sentiers battus, et comme ça notre identité est autant sonore que rapologique, et ça c'est un truc naturel. Quand je compose j'ai une autre approche de la musique, parce que je prends pas de modèle. Je me dis pas que je faire ça où ça. Je suis incapable d'inventer un beat à la Premier. Je suis Nikkfurie et je fais du son Nikkfurie. Nous ont fait du son Caution, des lyrics Caution, ça plait tant mieux, ça plait pas voila... 

Et les scratches, il y en aura plus ?

Nikkfurie : Oui il y en aura plus. Comme il disait tout à l'heure, cet album on l'a fait comme on a pu, Kerozen c'est un label indépendant, jeune. Maintenant, DJ Fab par rapport aux timings de oufs qu'on a eu, a pu placer des scratches que sur deux morceaux. En plus on a d'autres DJs autour de nous, ce soir c'est DJ RTB, c'est pas les scratcheurs qui manquent, mais à ce moment là, le temps coïncidait pas avec tel ou tel truc. On a réussi à faire ça bien sur deux morceaux, en plus ça le fait grave, ça amène un truc à "Almanach", les scratches mystiques, c'est chanmé... Pour l'avenir inch Allah on verra...

Qu'est ce qui tourne pas rond dans le monde aujourd'hui ?

Nikkfurie : Si tu veux, nous, on s'enlève du débat politique. On dit pas qu'on fait  du rap conscient ou politique, on n'est pas du tout là dedans. On a des préoccupations reliées à notre vie. Quand Hi-Tekk dit "J'aimerais qu'à l'usine s'insurgent les prolétaires" ça peut paraître extrême gauche ou communiste, mais ça n'a rien à voir. C'est un truc, quand t'es prolétaire, quand tes parents étaient prolétaires, t'es dégoûté de l'être, c'est pas un truc poltique. Moi aussi je suis contre l'insécurité, ça veut pas dire que je suis d'extrême droite. Nous on veut amener une réflexion à chaque délire. Par exemple, sur "Retrospectives", c'est une discussion entres potes autour d'un banc, ça parle de tout et de rien, c'est un peu ce qu'on veut amener. En même temps, avec l'ambiance du son ça te mets dans le truc, on essaie de faire coller ça. Si tu parle d'un truc hardcore sur un son joyeux c'est naze, faut savoir faire la part des choses. "Aquaplaning" c'est un morceau qui nous tenait à coeur, c'est un hommage à des amis qui sont partis, tout le monde en connaît, on se devait faire un truc assez mélancolique, avec tout ce qu'il y a derrière. On l'a fait avec le coeur et voilà.

Sur "Rétrospectives" c'est le beat ou l'idée qui est venu en premier ? Cet instru amène vraiment une ambiance particulière...

Nikkfurie : On a eu l'idée du thème et le beat collait parfaitement avec. Beaucoup de gens nous l'ont dit, par exemple quand t'es dans une autre pièce chez toi et t'écoutes le son,  tu as l'impression de savoir de quoi il parle, et c'est exactement ce qu'on cherche à faire. Même si c'est un des morceaux les moins accessibles de la Caution, le truc c'est que tu l'as entendu et il t'a fait réagir, et c'est pareil pour plein d'autres morceaux...

Quand est-il des projets futurs, il y a une compilation Kerozen qui se prépare... ?

Nikkfurie :  Tout ça c'est encore Secret Défense, surtout que c'est un public d'initiés, vous saurez ça en tant voulu...
Mouloud: On va lancer pleins de pistes sur internet...
Nikkfurie : On n'a qu'une chose à dire, une de nos nouvelles devises... Rap not Dead !

Qu'est ce qui se passe avec l'armée des 12, les Cautionneurs, etc. ?

Nikkfurie : Si tu veux L'armée des douze ça a jamais été un vrai groupe, c'est un délire, on a fait des trucs ensemble et voilà. Maintenant les Cautionneurs c'est notre crew, c'est notre vrai truc, on a grandi ensemble. Izno, Saphir, 16s64 on est sur la même longueur d'ondes à cent pour cent. Maintenant, l'armée des douze, on a des affinités artistiquement, mais rien de prévu pour le moment. Pour les Cautionneurs, il y a des trucs qui se préparent, sûrement un EP...

Vous pouvez nous parler de "Metropolis" ?

Nikkfurie : Ce soir on l'a joué, t'as vu, c'est la première fois qu'on le joue. Le morceau a un trip qu'on kiffe vraiment bien. Si tu veux, quand tu connais un peu les textes de Hi-Tekk, il développe tout un concept, et ce morceau là c'est une des facettes de la Caution plus empreintes d'Hitekk...

Hi-Tekk : "Métropolis", pour un moi, c'est un peu la continuité du morceau "Asphalte Hurlante". La Caution c'est plusieurs facettes, qui s'entrechoquent pour donner une ambiance, un peu comme un road trip dans un film. Tu vas sur une route - ça peut partir en couilles - tu sais pas ce qui va arriver. "Metropolis" c'est par rapport au film de Fritz Lang, le fric des grands villes, tout ça... Toute cette ambiance que je saurais pas t'expliquer, parce que là je suis un peu décalé, mais c'est dans le délire...

Nikkfurie : Projet Chaos, en plus, c'est une compilation qui tourne vraiment bien. Il a invité des gens forts, disons poussés et performants, au niveau français et cainri, même si il aurait pu y avoir des suédois, etc. On a collaboré avec x gens de Finlande, de Suède... Killa Kella, DJ Vadim tout ça. C'est des trucs qui se font parce que la vibe elle est là, Le hip-hop "performant", il se ressent partout.

Hi-Tekk, tu peux expliciter un peu cette ambiance que tu amène ?

Hi-Tekk : Au début je faisais du graffiti. Je dessinais des bonhommes avec des flingues, tout ça, et après je lisais des comics, je regardais pas mal les films de science fiction et les polars. Mon ambiance c'est plus film noir teintée de science fiction, les ambiances noirs et sombres, mais je vais pas dire qu'un vaisseau spatial descend de l'espace avec un extraterrestre qui en sort pour te tirer dessus,  je raconte pas Star Trek. Quand je vais raconter qu'un gars voit des cafards dans son salon qui lui parlent et lui disent d'aller canné des gens - parce que en fait c'est ça l'histoire, il y a peu de gens qui ont vraiment capté le truc - le mec entend un cafard lui parler dans la tête et lui révéler ses pulsions meurtrières. Moi je vais pas arriver, jouer à l'élitiste branché à deux balles et raconter des trucs, moi c'est imprégné de mon vécu.

Nikkfurie : Perso, une de ses phases qui m'a marqué c'est "Mes muscles se contractent et c'est vl'à l'volcan lucide". Ca veut tout dire, tu contiens ton énervement... je trouve ça mortel, cette métaphore... Sans vouloir lui lancer de fleurs - parce que c'est mon frère - je suis incapable d'écrire un truc comme ça, c'est une autre sorte d'écriture. Et même si c'est pas direct, c'est obligé que les gens vont le voir. Au niveau de nos thèmes on essaie de rester.. C'est pour ça que notre crew c'est vraiment les Cautionneurs, parce que il y a des choses que disent certaines personnes autour de l'armée des douze par exemple, qu'on ne cautionne pas du tout, qu'on ne dirait jamais. Chacun fait ce qu'il veut, nous, on essaie d'amener quelque chose. Moi je pourrais dire je suis vener' tout simplement, c'est la même chose. Mais on essaie de créer un univers en parlant différemment...

Comment se passe le travail entre frères ?

Hi-Tekk : C'est instinctif. Il a pas besoin de me dire un truc pour que je le comprenne. Ce qui fait que quand il compose un son, je vais savoir exactement quel flow poser dessus, vu qu'on a pas les mêmes flows, tu vois ce que je veux dire. Nous, on est pas dans le délire "un crew, un flow". On essaie tous d'être varié, tu regarde 16s, Saphir, c'est pas la même chose. On a tous notre façon de parler, nos trucs à raconter. Mon frère c'es plus rue, mais avec le mental, c'est pas rue teubé, c'est le mec qui contrôle en gros. 16S c'est le mec évaporé dans une certaine boisson, Saphir c'est encore un autre délire, un peu plus fumeux on va dire, mais très violent sur la rue... Moi  c'est plus polar haineux teinté de science fiction, et tout ça, quand ça se mélange, ça te donne une ambiance, on te balance des images comme un trip, comme si tu étais sous champignons pour faire comprendre le truc, il y a des images qui viennent dans ta tête, au final il y a une ambiance qui se crée, de paranoïa, claustrophobie... Quand tu regardes le monde dans lequel on vit, c'est un monde de merde, on nous ment à longueur de journée, c'est la guerre partout, on te fait croire qu'il y a les gentils ici et les méchants là, on salit plusieurs cultures... Mouloud n'arrive pas à maigrir, RTB ne mange plus de pâtes, ça part en couilles quoi... (rires)

Nikkfurie : C'est normal, dans un sens, Hi-Tekk a deux ans de plus, il  a écouté du rap avant moi, mais j'ai direct suivi. Parce que avant j'écoutais à fond  de la funk, et la soul, et quand j'ai entendu les premières trucs samplés de soul mais avec un rap par-dessus,  les premiers trucs qu'il a ramené quand j'avais onze ans, ça m'a choqué. C'est clair qu'il y a des influences. Je sais pas si tu as un frère, mais ce que tu vas écouter va le marquer, qu'il aime ou pas, ça va soit le faire détester ou le faire kiffer... J'ai des potes qui écoutent du hard rock à fond. Maintenant il y a des trucs que je kiffe vraiment grave, parce que tu vas chez un gars et tu dis que c'est mortel. Entre frangins c'est encore pire, parce qu'on a pas la chance d'avoir une chambre séparée d'un long couloir, voilà [rires]

Le mot de la fin ?

Nikkfurie : Franchement, à chaque coup qu'on vient en Suisse, on voit quelques personnes au premier rang qui connaissent nos lyrics, on est content parce qu'on est pas distribué en Suisse, on n'est pas non plus super bien distribué en France, mais on fait de notre mieux. La suite réjouira tout le monde, et les Français, et les Suisses et les Belges... La Caution c'est ouf comme boire une bière bio...

Mouloud : J'ai un dernier truc à dire... J'ai monté Kerozen avec Hi-Tekk, et depuis le début, Le noyau dur ça a toujours été une équipe de gens vrais, sincères, qui font de la musique avec le coeur, qui ont une âme et qui sont là pour amener quelque chose. C'est pas une équipe de mecs qui mérite des claques. des petits fils à papa qui parlent des la tristesse des enfants bourgeois désaxés qui ont tout dans leur, vie.  Nous c'est pas de la branlette  de cerveau qu'on fait, on le vit vraiment, on va pas faire du rap soi-disant différent parce qu'on a peur de se manger des claques dans la rue si on voulait faire du rap comme tout le monde, pour moi ces gens-là font du rap de frustré...

Propos recueillis par Equi et Max
Photo: D.R.
Novembre 2001