Que fais-tu ? Depuis quand ?
Je fabrique des bijoux, pièces uniques, argent et or, d'après le prénom, le blaze du client. Parfois ils viennent avec leur propre lettrage, lorsqu'ils dessinent ou graff déjà, ou qu'ils ont un logo. Sinon je peux aussi leur en proposer. Je fais ça depuis fin 95, donc une bonne quinzaine d'année maintenant. Je suis officielle depuis 1999, année où j'ai monté ma société, une micro-entreprise. Mon statut est "artisan-bijoutier", je fais tout à la main. C'est à dire que le client vient avec son idée et à partir de celle-ci je crée le volume, la pièce.
Que t'apporte ton statut ?
Je suis inscrite à la Chambre des métiers, parce que artisan, et à la Chambre des commerces, car j'ai fait de l'import-export. J'achetais des chaînes par exemple aux Etats-Unis ou en Asie et je les faisais venir ici. Ce n'était donc pas de l'artisanat mais vraiment du commerce. Ce statut me permet de faire des factures mais il y a des inconvénients, comme payer des taxes, les inconvénients d'une société. Je ne peux pas être à la Maison des artistes car c'est de la bijouterie, ce n'est pas considéré comme de l'art, même si c'est de la pièce unique. On considère un bijou comme un objet fonctionnel.
D'où vient ton nom "Anjuna" ?
C'est le nom d'une plage en Inde, près de Goa, que j'ai découvert en 1998 lors d'un voyage. Ce pays m'a donné vraiment l'envie de monter ma société. J'ai fait ça au black pendant quelques années et c'était plus ou moins viable. Ce pays m'a donné la force de me dire que c'était possible. En France on a tout ce qu'il faut, tous nos désirs sont réalisables, il y a juste à se bouger et faire ce qu'il y a à faire. En plus à l'époque il y avait une demande, j'étais la première à faire ça en France et en Europe. D'ailleurs le hip-hop n'était pas encore très développé en Europe à part la France. Je n'avait aucune concurrence, donc ça démarrait bien, et de mieux en mieux.
Comment as-tu géré la transition black/société ?
J'ai commencé au black pendant quelques années pour voir si c'était viable. Et ça l'est devenu au fil du temps. Je me suis donc mis à mi-temps pour garder une certaine sécurité. Et au bout d'un moment ça marchait assez pour que je puisse en vivre, ou au moins payer mon loyer, les charges... Et depuis, il y a de la concurrence. Je ne sais pas si ils en vivent à part peut-être You Custom. Les autres font ça au black pour arrondir leurs fins de mois. Je conseille donc de commencer son activité au black pour voir si c'est viable avant de se lancer.
Serais-tu pour plus de concurrence dans ton domaine ?
Non ça ne sert à rien, il n'y a pas assez de client. On n'est pas aux Etats-Unis, il n'y pas assez de consommateur hip-hop pour être plusieurs sur le marché. Aux States il y a des bijouteries les unes à côté des autres. Là-bas c'est une culture depuis deux générations. Même plus, les premiers bijoux là-bas remontent aux années 60, les grands-mères black portent des bagues avec marqué « Mamy ».
Quel est le profil de tes client aujourd'hui ?
Il y a quelques années c'était vraiment la clientèle hip-hop : des rappeurs, des graffeurs, etc. Mais maintenant c'est tout le monde, des gens qui ont baigné dans la street culture, qui ont entre 20 et 25 ans. Ils aiment le hip-hop entre autres choses. Le hip-hop s'est tellement démocratisé que ça touche tout le monde. Il y a beaucoup de bobos, des filles en pantalon qui veulent une bague ou encore des hommes qui veulent les nouvelles chevalières et pas celles de leurs grands-pères passées de mode.
Quelles sont les créations dont tu es la plus fière ?
J'ai fait une bague à T-Kid en 2004, une belle rencontre, un vrai échange avec un super personnage, à l'écoute. Récemment j'ai fait un gros pendentif à Snoop Dogg, c'est un couronnement de carrière, je peux mourir en paix maintenant. C'était vraiment un rêve. A part ça, je me démocratise de plus en plus, en travaillant avec des grosses sociétés comme Adidas, MTV, Celio, pour faire des séries. Même si mon travail est connu en France, je suis quand même obligée de travailler pour d'autres personnes pour m'en sortir. Plus récemment, j'ai réalisé des bijoux de cheveux pour Frank Provost, destinés au prochain Festival de Cannes.
Quelle formation initiale as-tu suivie ?
J'ai fait l'école Boule, une école d'art pas très loin de mon atelier actuel, où j'ai appris l'orfèvrerie. Mais le métier de bijoutier je l'ai appris sur le tas, je n'ai même pas le CAP. À force de travailler chez des patrons, tu acquières des techniques. L'orfèvrerie et la bijouterie, c'est un peu comme la boulangerie et la pâtisserie, ce sont des techniques et des métiers tout à fait différents. Après être sortie de l'école, j'ai commencé à bosser pour un patron comme maquettiste de bijoux. Et puis j'ai commencé à réparer des bagues ramenées par des potes des Etats-Unis, car la qualité était médiocre. Et au bout d'un moment je me suis mis à les faire moi-même...
C'est un vrai métier-passion ?
Tout à fait, je n'ai pas fait ça pour le fric mais parce que ça m'éclatait. Aux Etats-Unis c'est fait à la machine alors que je fais ça tout à la main. J'ai dû trouver le procédé pour le faire, être inventive. Même ceux qui me copient n'arrivent pas à faire ce que je fais, j'ai trouvé ma propre technique. Même si tu connais ma technique, il faut avoir la dextérité pour y arriver correctement. Donc quand eux y arriveront, j'aurais déjà quinze ans de plus dans les mains (rires). Mais je ne me la raconte pas plus que ça, je préfère que l'on parle de mon travail que de moi. Les gens connaissent plus mon boulot que moi personnellement.
Tu travailles dans un quartier historique de Paris...
En effet, le 11ème est historiquement un quartier d'artisans. C'est pour ça que dans le Faubourg Saint-Antoine, on ne vendait que des meubles, il reste encore quelques boutiques d'ailleurs. Ils ont construit l'école Boule pour les fournir en ouvriers. C'est pour ça qu'il y a beaucoup d'ébénistes, de sculpteurs, de serruriers et d'orfèvres dans le quartier. Toutes les arrières-courts étaient pleines d'ateliers.