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Il est seul au micro mais emmène derrière lui toute une armada de musiciens bien rodés, rompus aux techniques de compositions hip-hop mais pas uniquement. Toute la subtilité de Mourad alias Eska ("l'avenir" en berbère) est de s'entourer de zikos de tous horizons afin d'explorer les univers qui le titillent. Et l'homme n'est jamais rassasié. Son second album "Mon souffle" est en cours de finalisation. Microphone branché, rencontre.
C'est un collectif qui a utilisé le prétexte du groupe. Quelqu'un qui considère que le hip-hop c'est juste un rappeur, il n'a rien compris au hip-hop. Sans deejing, sans concepteur musical, le rappeur est à poile. Si j'étais le seul rappeur du crew, j'avais toute une équipe qui bossait au moins aussi dur que moi pour faire de la musique. On arrivait de Saint-Étienne pour signer à Paris chez Virgin. Tout ce parcours est le fruit du travail de toute une équipe. Ça n'aurait pas marché sinon. Moi sur un autre genre de productions, sans ce genre d'expériences musicales, j'aurais été un mec parmi tant d'autres. C'est le travail de groupe qui nous a permis de nous démarquer. Si on a eu l'estime des professionnels, c'est parce que musicalement on a exploré des univers. Ce que d'autres ne faisaient pas dans le rap, ou à moitié. Quand on voulait faire un morceau métal-hip-hop, on était plus proche du métal que du hip-hop. On allait chaque fois plus dans l'univers qu'on visitait que dans celui du rap. Ce qui nous raccrochait au rap c'était moi, mon rap.
Est-ce plus facile d'être un crew pour se faire connaître ?
On ne calculait pas trop et même, avant d'arriver sur Paris, on considérait ça presque comme un handicap. Avec la mentalité "raciste" du milieu rap – pas dans le sens agressif du racisme à proprement parler – parce c'est un milieu de minorité ethniques. Un milieu de rebeus et de blacks qui considèrent que cette musique leur appartient. Si tu es blanc, c'est soit tu déchires dix fois plus et je t'accepte, soit tu as le même niveau que moi je te crache dessus. Et j'étais la seule tête bronzée de mon groupe. C'était des Français, des Italiens, un Bosniaque, que des blancs… Le fait d'arriver de Saint-Étienne à Paris avec 90% de l'équipe qui était que des blanc au départ c'était presque un handicap. Même si on avait des double-pages dans les magasines, les journalistes ne pouvaient pas se retenir de commencer leur article par : "qui sont les plus forts, les verts évidemment !" (l'AS Saint-Étienne, football, ndlr). C'est forcément réducteur…
Le premier album comporte de nombreuses collaborations…
Oui parce que chaque fois que j'explorais un nouvel univers je me disais, si j'y vais, j'aimerais qu'une personne venant complètement de cet univers vienne épauler ce titre. Le morceau "On rêve tous" par exemple, qui est plus reggae-dub, invite le chanteur de Dub Incorporation, un énorme groupe de reggae live de Saint-Étienne. C'était le premier single. Le morceau métal-hip-hop c'était avec Enhancer. Il y a un morceau soul avec un chanteur hollandais qui s'appelle Caprice ("Mon ego"). Pour la partie rap c'était Less du Neuf… Il y avait aussi des morceaux purement hip-hop et c'est le cas du nouvel album. Mais pas d'égotrip car je ne sais pas faire. Je ne sais pas faire d'égotrip, je ne suis pas fort en punchlines. J'adore le thème, le petit bon mot, mais les punchlines c'est juste de la phase. C'est comme un comique qui arrive à t'enfoncer en se foutant de toi en deux minutes. Ce que je sais faire c'est la rhétorique, des choses simples. Ma particularité est plus d'explorer des univers qui ne l'ont pas été. Explorer aussi des thèmes tabous, j'adore aller dans le contre-sens.
Quels genres de sujets tabous abordes-tu dans tes textes ?
Dans mon nouvel album par exemple il y a un morceau qui parle de l'homosexualité féminine en banlieue. C'est un thème qui n'a jamais été abordé dans le rap, sauf pour l'insulter. A la fin du titre tu vois que je parle juste de sentiments. Sans avoir à pointer ou apporter des clichés. Que tu sois hétéro ou homo, si tu as eu des sentiments dans ta vie, tu comprendra. Pour un milieu qui vit le sectarisme comme le hip-hop, je trouve ça encore plus inadmissible de le reproduire sur d'autres minorités. L'homosexualité est une minorité en France et elle est trop souvent pointée du doigt. Le hip-hop défend des valeurs, et se contredit lui-même en pointant du doigt ces minorités.
Dans quelle direction es-tu parti sur le nouvel album ?
Je suis allé dans des expériences musicales mais plus en termes d'artistes. J'entend par là qu'il est un peu plus hip-hop, sans forcément des grosses instrus rap mais plus jazzy, de la guitare… Je ne peux pas laisser un morceau se faire sans qu'il y ait du jeu. Un sample, aussi bon soit-il, si j'ai pas un instrument de libre dedans, s'il reste bloqué sur une boucle de 4 mesures, je ne le ressent pas. Je n'écris pas dessus, je ne sais pas maquetter, écrire vingt chansons. J'ai besoin de vivre absolument ce morceau. Ce qui me parle, c'est le jeu, que la musique m'accompagne. Si on enlève ma voix, la musique doit exprimer la même chose, qu'elle vive par elle-même. Il y aura toujours un voyage musical. Il est viscéral pour moi que mon rap ne soit pas réducteur. La musique ne doit pas être un outil, sinon tout le monde peut s'en débarrasser quand il veut. Ce que je fais est très égoïste, je le fais pour moi, parce que les gens sont très versatiles. Ils peuvent t'aimer un jour et, parce que les télés ne te diffusent plus, t'oublier aussi vite.
A force d'explorer, tes influences te viennent de partout ?
Sur mon iPod, j'ai deux albums de rap. Tout le reste, c'est de la chanson française notamment. J'ai une écriture simple, très terre-à-terre. Je ne sais pas m'emporter et comparer un regard à un coucher de soleil. Pour moi un regard c'est un regard et je l'écris comme tel. J'ai été plus souvent touché par des textes de chanson française que par des textes de rap. Même si j'ai aussi été touché par beaucoup de textes de rap. La première fois où j'ai pleuré sur une chanson c'était sur un texte de Mano Solo qui raconte le désespoir de la mort. Ça m'a touché, j'ai trouvé ça poignant et ça m'a changé la vie. C'est raconté hyper simplement et ça pue le désespoir humain, et la réalité en même temps. Ce côté palpable, je trouve ça magnifique.
Quel est le morceau le plus représentatif de l'album ?
C'est le titre "Mon souffle", qui parle de moi. De ce qui m'a amené à devenir un artiste, mes blessures, mon histoire. C'est exprimer la dépendance que je peux avoir avec ça, et tout ce qu'elle apporte d'expériences extatiques. Dans mon quotidien, mon travail, je me rend compte de la chance que j'ai – même si je n'en vis pas – d'avoir vécu toutes ces choses, d'avoir bossé avec telles personnes. J'attend de tels sommets que cette dépendance devient très dangereuse. C'est, mine de rien, comme une drogue. Ça fragilise. C'est une passion à double tranchant. C'est à la fois destructeur et épanouissant. Le morceau parle de ça que, dans ce malaise là, la chose qui sauve c'est l'amour. L'amour des gens qui t'aiment, concrètement, pour ce que tu es. Ce titre est la colonne vertébrale de tout l'album, dans l'idée du thème que je veux apporter. C'est une version acoustique au piano avec l'émotion musicale qui monte avec celle du texte.
  
Le fait de jouer avec des musiciens remonte à tes débuts ?
Je l'ai toujours fait depuis le début. Mais à l'époque, au début des années '90 à Saint-Étienne, il n'y avait rien. On était trois groupes, je suis un des plus anciens rappeurs de cette ville avec Fisto. A l'époque il n'y avait pas tout cet engouement qui fasse que des musiciens aient envie de se mélanger aux rappeurs. Il y a eu des collaborations mais en France, ça restait encore très fermé entre milieux. Même si moi j'étais ouvert, les autres milieux n'étaient pas forcément réactifs au hip-hop, chez nous en tous cas. J'ai toujours eu cette sensibilité là. Mon attachement à la musique a fait que j'ai d'abord écouté du rock. J'étais fan de rock, je n'avais jamais écouté de rap. Et on est venu vers moi en me disant : "tu ne sais pas ce que tu rates". J'écris déjà et j'ai découvert "Fear of a black planet" de Public Enemy et depuis ma vie a changé. Comme tous les gens qui découvrent quelque chose de nouveau, c'était super boulimique. J'ai fermé la porte à tous les autres styles de musique, au tout début. Ils avaient tout compris, ils parlaient de moi, ce que je vivais, en surface bien sur. Au bout de cinq ans, je suis revenu à tous les autres styles. Déjà à 17 ans je ne bossais quasi qu'avec des zikos qui composaient certains titres. J'étais en MJC, il n'y avait pas de prétention.
Vous étiez donc avant tout un groupe de scène, avant le studio ?
A cette époque on ne savait même pas comment on sortait un disque. On faisait de la musique pour faire de la musique. Je n'ai pas découvert la musique dans un studio d'enregistrement. Je l'ai découverte sur le terrain. Sur scène on était des bêtes sauvages, on ne faisait pas de scène. C'était toujours très carré, on a toujours aimé le professionnalisme. On a toujours bossé pour notre propre plaisir, mais pas pour le faire à moitié. Je suis tellement fainéant que s'il n'y a pas quelque chose qui me fasse lever, je ne me lève pas. Etre sur scène est une telle chance qu'il faut faire en sorte que la personne en face aime ce qu'elle voit. Heureusement pour nous, comme dit Médine, ce qui a été un handicap a finalement été un avantage, parce qu'on vient de là où il n'y a rien. On a donc une dalle que pleins de gens n'ont pas.
Propos recueillis par Bongo Août 2009 |
Photo : DR