La Canaille
janvier 21, 2015 (No Comments) by L'équipe

Version complète de notre interview du groupe. Retrouvez un article dans notre magazine papier. Et pour rendre cette aventure possible, soutenez-nous sur ulule : fr.ulule.com/magazine-hiphop

La-Canaille-1
L’interview RFI

L’axe de l’émission est original, parler de l’artiste et sa double culture, tout le sound design autour, tu sens qu’il y a du travail en amont, ils se sont renseignés sur l’artiste. Yasmine et toute la rédaction sont super cool, j’adore sa voix, tu te sens hyper respecté. C’est le meilleur souvenir promo de cet album, cette interview RFI.

Omar

Il habite à 400 mètres du café, tu peux le voir sur la grille de la bouche d’aération du métro, il n’a pas bougé, tout est vrai dans la chanson, j’ai vécu trois ans, là juste au coin, à la Place F. Mitterrand, au dessus de lui, au premier. C’était la première personne que je voyais le matin et la dernière que je croisais le soir. Comme dans le film Ghost Dog, où tous les décors sont symbolisés par des traits, chez Omar tout le monde sait où c’est, dans la rue. Cet espace est délimité, on le contourne, c’est chez lui.

Comme beaucoup de SDF, il boit et dès fois il crache sa colère, ses états d’âme, ses coups de gueule, à qui veut l’entendre.

Ce mec est un poète. Tout ce que j’ai mis dans la chanson, il l’a vraiment prononcé. J’étais en phase d’écriture, fenêtre ouverte, et je prenais des notes. J’ai gardé ça dans un coin. Jusqu’à ce que j’en vienne au concept de la Nausée, qu’il fallait que je décline. Je voulais faire un morceau sur les gens à la marge. Et je me suis dit que j’allais faire un portrait d’Omar. Mais pas en disant « être SDF c’est difficile », juste raconter l’histoire et laisser à l’auditeur faire son avis sur la question.

J’aime me placer en tant que narrateur. Je voulais faire quelque chose de très doux dans les couplets parce que j’ai beaucoup d’affection pour lui, parce que c’est mon pote, mais avec la distance de dire « lui il est dehors » alors que moi j’ai la chance d’avoir un toit. Dans le refrain la violence de la rue rejaillit. Je ne pouvais pas le traiter entièrement de façon douce. La rue c’est violent, c’est dur, c’est cash. J’ai ressorti ces notes, cette matière réelle, ses mots à lui, et j’ai invité mon pote Lazare, acteur et metteur en scène de théâtre, qui travaille toujours de cette façon-là. Il ne l’a jamais vu, Omar, mais quand je l’ai entendu sur le disque, j’avais l’impression de l’entendre ! Parce que malheureusement des Omar il y en a plein. Tout le monde en a croisé, de ces gens qui ont une espèce de détresse absolue, qui le crient à qui veut bien l’entendre. On a tous assisté à ce genre de scène. Quand tu es poète ou auteur tu fais vachement attention à ce genre de choses, c’est une inspiration du quotidien. On l’a enregistré en live avec Serge Teyssot-Gay, qui apporte ce côté brut, cash, avec un son de guitare vraiment particulier, qu’on reconnaît tout de suite.

La sueur des ombres

Sur ces étrangers qui essaient de franchir la muraille du Nord, en quête d’un meilleur lendemain. J’ai eu le concept de la nausée, car c’est ce que je ressentais au fond de moi, ensuite je me suis dit que j’allais en décliner les raisons en douze titres, par rapport au climat politique, social, international. En tant qu’auteur je suis comme une éponge, je m’inspire de ce que je vois, ce que je vis et ce qui se passe autour de moi.

Mon analyse des choses, c’était un climat très nauséabond.

Et une partie de la nausée, ce sont ces gens qui jouent leur vie, sur des petits radeaux en bois de rien du tout, qui prennent le pari de peut-être mourir, qui ne conçoivent leur avenir qu’en Europe, et prennent le risque de mourir en mer, sur un petit rafiot de merde, parce que je n’ai plus que ça comme espoir, je ne peux pas y rester insensible. Ces ombres, dont les puissances occidentales ont tellement exploité les pays, mis à feu et à sang, n’ont plus d’autre perspective que prendre ce genre de risques. Et la fin de la chanson dit que l’Europe n’est plus « qu’une cage dorée, une vieille usine d’équarrissage ». Là est toute la désillusion car tu traverse la méditerranée en quête d’un eldorado mais celui-ci n’existe pas. Tu es reçu à coups de pied, tu vis une vie de clandestin. C’est tout le cynisme de la situation.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

L’assistanat

Si tu vis dans un pays où il n’y a plus de solidarité entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, c’est un capitalisme sauvage, on se demande où est le progrès social. Une société où il va falloir être solidaire entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont un peu, c’est la base de l’échange, du vivre ensemble. S’offusquer de ce genre de mesures – le chômage, la sécurité sociale, les retraites, etc – c’est se dire on vit ensemble, et les richesses on les partage. Ce qu’on oublie c’est que les chômeurs cotisent, ils ne volent l’argent de personne. On n’a qu’à essayer l’individualisme total et on verra la gueule de la société qu’on aura, avec un retour aux misérables. Être chômeur n’est pas un fin en soi. Malheureusement il y en a de plus en plus avec la crise qui dure.

Les anciens reviennent

Je n’ai pas tout écouté. Sur les anciens qui reviennent, forcément étant de cette génération-là qui a acheté leurs albums, assisté à leurs concerts, qui a pris de plein fouet le hip hop des années 90, ça me ferait plaisir de ré-entendre leur grain de voix, de voir qu’ils n’ont pas lâché. Mais il faut que j’écoute car j’ai tellement d’affection pour eux que quand ils reviennent, il faut qu’ils me fassent plaisir, sans quoi je risque d’être très déçu, encore plus que par ceux avec qui tu n’as pas d’histoire.

Parce qu’ils ont fait des titres qui ont marqué toute une jeunesse.

J’attends d’eux un renouveau, des textes d’adulte, une poésie un peu recherchée, avec tout le bagage culturel qu’ils ont accumulé. Ils continueraient ainsi à être un phare, que les jeunes puissent continuer à prendre exemple sur eux. Je serais plutôt du genre à encenser quand j’apprécie et à démonter quand je juge que c’est mauvais.

Pourquoi pas d’égotrip ?

On n’en fait jamais, ça m’a toujours fait chier d’en écouter. Je suis rentré dans le rap pour la poésie, j’adorais les histoires, l’exercice de style de storry-telling, les réflexions sur la vie, le quotidien, c’est ce qui me faisait avancer, et me faisait m’identifier au rap. Quand un MC me redonne de la dignité, que je retrouve de la fierté, que je me sens représenté.

J’ai peut-être kiffé les égotrip quand j’avais seize ans, pour l’attitude.

Mais quand tu grandis tu t’aperçois que le texte n’est pas intéressant. Ce que je veux c’est de la poésie, qu’on me donne des clés de lecture sur le monde. Dans l’art en général. C’est le serpent qui se mord la queue, on est déjà méprisé au quotidien, et si en plus on s’engouffre dans la case où les médias voudraient nous mettre, celle du rappeur bête et méchant, qui fait des égotrips, et l’apologie de la violence avec des meufs à poil sur des caisses, etc. ils ont gagné.

40 ans toujours rappeur

Ce qui est sur c’est qu’il y a une grosse évolution dans ma manière d’écrire et d’aborder les thématiques. J’épure de plus en plus, entre le premier et le dernier album, et je m’émancipe de la rime, de la forme. J’ai de moins en moins envie de revendiquer le côté « pera street », je ne sais plus ce que ça veut dire en ce moment, il y a tellement de raps différents, je vais toujours écrire, m’exprimer, mais est-ce que ce sera toujours du rap, ou du spoken word, je n’en sais rien…

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Aimé Césaire

Je suis dans un réseau poétique, mon travail c’est de jouer avec les mots. Je peux avoir une expression rap, car c’est mon entrée dans la musique, c’est quelque chose que je revendiquerai toujours, mais il y a aussi une autre approche, beaucoup plus poétique, moins métrée, moins en rimes. C’est quelque chose que je développe, par exemple avec Serge Teyssot-Gay, notamment le « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire, qui est le recueil que j’emmènerai sur une île déserte, qui a une richesse de la langue, des métaphores, avec une dimension poétique, subversive et verticale : ça commence dans les bas-fonds et ça finit en haut, debout et libre.

C’est un cri d’émancipation.

Les artistes qui me touchent sont dans cette énergie-là : dire qu’on étouffe mais à un moment donné dire stop, j’en ai marre, je prend en main mon destin et je vais le plus haut possible. Jusqu’à briller. Je dis dans ‘Décalé’ la phrase suivante, qui me représente bien : « Je n’écris pas pour rimer mais pour m’exprimer ». Mais pour ça tu as besoin d’un peu de bagage. La rime est un boulet parce qu’elle t’empêche parfois d’utiliser le mot juste, celui qui touche.

La formation La Canaille

Ça partait d’une bande de potes, on a formé le groupe à Montreuil il y a quatorze ans, et du coup, les destins se sont séparés, les choix de vies ont été différents, avec les histoires d’égo des collectifs. Ce qui fait qu’à chaque album, les team qui le défendait étaient différentes. Je me retrouve le dernier dinosaure de la formation originelle, la direction artistique, le liant entre les trois albums, le garant. Le bon côté des choses c’est que ça te permet de te renouveler, ce qui ne change pas c’est qu’à chaque fois c’est un travail collectif, un regroupement de musiciens qui ont envie de bosser derrière mes textes, donc réellement un travail en commun.

Avec le recul, ces changements à chaque album c’est une nouvelle énergie à chaque fois, qui me nourrit et me permet de me remettre en question, de ne pas fonctionner sur mes acquis, de me renouveler.

Sur scène ce n’est jamais la même équipe qu’en studio. Sur scène j’ai actuellement le duo basse-batterie de Java, Alex Bossart et Jérôme Boivin, et Valentin à la guitare. Avec cette formation on a le bon rapport entre électro et musique live, on peut faire plein de tableaux différents musicalement, on s’éclate énormément. Il y a deux MPC, des claviers, on peut avoir une guitare bien saturée, et en même temps on peut avoir le côté machine. On est libre de faire ce qu’on veut et l’entente musicale est parfaite. C’est rare et je suis très chanceux d’avoir trouvé ça aussi rapidement.

La-Canaille-3

Montreuil

C’est chez moi, ça fait quatorze piges que je suis là, que je m’y sens hyper bien, c’est la ville où j’ai passé le plus de temps dans ma vie, c’est la première fois que je me sens aussi bien dans une ville. Il y a plein de raisons à cela. D’une, il y a une mixité particulière, sociale, avec des grosses cités très chaudes et des quartiers bobos par excellence, des middle-class, au niveau de l’immigration, quand je marche dans la rue, je vois des Maliens, des Sénégalais, des Pakistanais, des Africains du nord, des Chinois, etc. Des gens de tout horizon, une vraie vitrine sur le monde, très importante pour moi. Cette fenêtre sur le monde c’est quelque chose dont je ne pourrai plus me passer aujourd’hui. Enfin il y a un tissu artistique, de musiciens, gens du théâtre, etc. une vraie effervescence artistique. Elle est assez grande – 110.000 habitants – et proche de Paris, ce qui est important pour moi pour le taff. Et aux dernières élections, le Front National n’a même pas su faire une liste, ce qui est une fierté, car il y a un vrai vivre-ensemble. Les arguments populistes ne prennent même pas ici.

La-Canaille-2Révolution

Je n’arrive pas à me positionner là-dessus, il faudrait déjà y être pour savoir si je serais prêt à prendre les armes ou pas, c’est quelque chose de tellement grave, je n’ai pas du tout envie de faire couler le sang. La Révolution Française, le régime de la Terreur, où on a coupé des tête, faire couler le sang ça me fait peur. Je n’ai pas envie d’être aussi sauvage que les oppresseurs. J’aimerais pouvoir aller jusqu’au bout parce que la révolution est légitime. Mais ce que j’entends par là, ce n’est pas le régime de la terreur, c’est plutôt arriver à un système équitable, dans la répartition des richesses, une petite poignée de la population mondiale qui a la trois-quarts de la richesse ce n’est pas normal. Et ils ne lâcheront pas le steack si on ne fait rien. Mais j’aimerais qu’on y arrive sans la violence bête et méchante, nous ne sommes pas des animaux. J’aimerais qu’on arrive à imposer ce rapport de force, culturellement, avec un long processus, d’éducation, de réponse politique, s’unir, monter un vrai parti, qui pèsera dans les décisions et les relations internationales. Voilà ce que je souhaite. J’ai envie que la punition, pour les oppresseurs, ne soit pas de les tuer, c’est trop facile, mais les mettre à l’usine et les payer au lance-pierre à faire les trois-huit tout le reste de leur vie : couper, séparer, jeter.

L’éducation

Je suis hyper impliqué dans celle de ma fille. L’éducation pour moi c’est la base. Elle ouvre sur la culture, l’ouverture d’esprit. On y est hyper investis là-dedans. Non pas qu’on juge que l’école fasse mal son taff, mais ça ne suffit pas, on s’en rend compte. On a besoin d’être présents, on en a envie, parce qu’on juge que c’est trop important pour le délaisser, et le laisser juste à la prof, qui a trente-cinq gamins devant elle, et comment pourrait-elle faire un bon taff, et un truc individualisé, c’est impossible. Ça part de beaucoup de discussions, de questionnement, quand elle nous pose une question on essaie d’y répondre du mieux possible, lui montrer des documentaires, quand on lui achète des livres, des BD, des contes pour enfant, on essaie qu’il y ait du fond derrière, des réflexions sur le monde. C’est ce qui fait qu’elle est hyper sensible ; quand elle voit un SDF, ma fille pleure. Elle se demande pourquoi il n’a pas d’argent, pourquoi il ne peut pas manger, pourquoi il en là lui, et que tout le monde s’en fout, personne ne dit rien, et ça, ça me touche énormément. L’individualisme c’est la gangrène du monde. J’ai envie de lui faire comprendre qu’il faut être solidaire, qu’il faut être impliqué. Il faut se poser des questions, être curieux, aller chercher le savoir.

La bêtise…

Je fini mon album avec une interview de Brel qui dit que la bêtise c’est « la graisse autour du cœur et autour du cerveau », c’était pour moi le point final de la pensée de La Nausée. La bêtise est ambiante, elle est partout. Pour la contrer, il n’y a qu’une façon c’est l’éducation et la culture. Ces arguments là peuvent te séduire si tu n’es pas assez pointu sur plein de questions. Si le FN fait de bons scores c’est parce qu’il fait croire que l’ennemi c’est l’étranger. Et si tu n’as pas assez d’éducation tu ne peux pas contre-argumenter, tu ne peux pas éviter le piège de la bêtise. « C’est la sorcière du monde, la mauvaise fée du monde, la bêtise ». Il dit ça en interview, en impro, pensée de bâtard ! « Ah la bêtise c’est terrible »…

Interview: Laurent Perrin

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La Canaille
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L’interview RFI

L’axe de l’émission est original, parler de l’artiste et sa double culture, tout le sound design autour, tu sens qu’il y a du travail en amont, ils se sont renseignés sur l’artiste. Yasmine et toute la rédaction sont super cool, j’adore sa voix, tu te sens hyper respecté. C’est le meilleur souvenir promo de cet album, cette interview RFI.

Omar

Il habite à 400 mètres du café, tu peux le voir sur la grille de la bouche d’aération du métro, il n’a pas bougé, tout est vrai dans la chanson, j’ai vécu trois ans, là juste au coin, à la Place F. Mitterrand, au dessus de lui, au premier. C’était la première personne que je voyais le matin et la dernière que je croisais le soir. Comme dans le film Ghost Dog, où tous les décors sont symbolisés par des traits, chez Omar tout le monde sait où c’est, dans la rue. Cet espace est délimité, on le contourne, c’est chez lui.

Comme beaucoup de SDF, il boit et dès fois il crache sa colère, ses états d’âme, ses coups de gueule, à qui veut l’entendre.

Ce mec est un poète. Tout ce que j’ai mis dans la chanson, il l’a vraiment prononcé. J’étais en phase d’écriture, fenêtre ouverte, et je prenais des notes. J’ai gardé ça dans un coin. Jusqu’à ce que j’en vienne au concept de la Nausée, qu’il fallait que je décline. Je voulais faire un morceau sur les gens à la marge. Et je me suis dit que j’allais faire un portrait d’Omar. Mais pas en disant « être SDF c’est difficile », juste raconter l’histoire et laisser à l’auditeur faire son avis sur la question.

J’aime me placer en tant que narrateur. Je voulais faire quelque chose de très doux dans les couplets parce que j’ai beaucoup d’affection pour lui, parce que c’est mon pote, mais avec la distance de dire « lui il est dehors » alors que moi j’ai la chance d’avoir un toit. Dans le refrain la violence de la rue rejaillit. Je ne pouvais pas le traiter entièrement de façon douce. La rue c’est violent, c’est dur, c’est cash. J’ai ressorti ces notes, cette matière réelle, ses mots à lui, et j’ai invité mon pote Lazare, acteur et metteur en scène de théâtre, qui travaille toujours de cette façon-là. Il ne l’a jamais vu, Omar, mais quand je l’ai entendu sur le disque, j’avais l’impression de l’entendre ! Parce que malheureusement des Omar il y en a plein. Tout le monde en a croisé, de ces gens qui ont une espèce de détresse absolue, qui le crient à qui veut bien l’entendre. On a tous assisté à ce genre de scène. Quand tu es poète ou auteur tu fais vachement attention à ce genre de choses, c’est une inspiration du quotidien. On l’a enregistré en live avec Serge Teyssot-Gay, qui apporte ce côté brut, cash, avec un son de guitare vraiment particulier, qu’on reconnaît tout de suite.

La sueur des ombres

Sur ces étrangers qui essaient de franchir la muraille du Nord, en quête d’un meilleur lendemain. J’ai eu le concept de la nausée, car c’est ce que je ressentais au fond de moi, ensuite je me suis dit que j’allais en décliner les raisons en douze titres, par rapport au climat politique, social, international. En tant qu’auteur je suis comme une éponge, je m’inspire de ce que je vois, ce que je vis et ce qui se passe autour de moi.

Mon analyse des choses, c’était un climat très nauséabond.

Et une partie de la nausée, ce sont ces gens qui jouent leur vie, sur des petits radeaux en bois de rien du tout, qui prennent le pari de peut-être mourir, qui ne conçoivent leur avenir qu’en Europe, et prennent le risque de mourir en mer, sur un petit rafiot de merde, parce que je n’ai plus que ça comme espoir, je ne peux pas y rester insensible. Ces ombres, dont les puissances occidentales ont tellement exploité les pays, mis à feu et à sang, n’ont plus d’autre perspective que prendre ce genre de risques. Et la fin de la chanson dit que l’Europe n’est plus « qu’une cage dorée, une vieille usine d’équarrissage ». Là est toute la désillusion car tu traverse la méditerranée en quête d’un eldorado mais celui-ci n’existe pas. Tu es reçu à coups de pied, tu vis une vie de clandestin. C’est tout le cynisme de la situation.

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L’assistanat

Si tu vis dans un pays où il n’y a plus de solidarité entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, c’est un capitalisme sauvage, on se demande où est le progrès social. Une société où il va falloir être solidaire entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont un peu, c’est la base de l’échange, du vivre ensemble. S’offusquer de ce genre de mesures – le chômage, la sécurité sociale, les retraites, etc – c’est se dire on vit ensemble, et les richesses on les partage. Ce qu’on oublie c’est que les chômeurs cotisent, ils ne volent l’argent de personne. On n’a qu’à essayer l’individualisme total et on verra la gueule de la société qu’on aura, avec un retour aux misérables. Être chômeur n’est pas un fin en soi. Malheureusement il y en a de plus en plus avec la crise qui dure.

Les anciens reviennent

Je n’ai pas tout écouté. Sur les anciens qui reviennent, forcément étant de cette génération-là qui a acheté leurs albums, assisté à leurs concerts, qui a pris de plein fouet le hip hop des années 90, ça me ferait plaisir de ré-entendre leur grain de voix, de voir qu’ils n’ont pas lâché. Mais il faut que j’écoute car j’ai tellement d’affection pour eux que quand ils reviennent, il faut qu’ils me fassent plaisir, sans quoi je risque d’être très déçu, encore plus que par ceux avec qui tu n’as pas d’histoire.

Parce qu’ils ont fait des titres qui ont marqué toute une jeunesse.

J’attends d’eux un renouveau, des textes d’adulte, une poésie un peu recherchée, avec tout le bagage culturel qu’ils ont accumulé. Ils continueraient ainsi à être un phare, que les jeunes puissent continuer à prendre exemple sur eux. Je serais plutôt du genre à encenser quand j’apprécie et à démonter quand je juge que c’est mauvais.

Pourquoi pas d’égotrip ?

On n’en fait jamais, ça m’a toujours fait chier d’en écouter. Je suis rentré dans le rap pour la poésie, j’adorais les histoires, l’exercice de style de storry-telling, les réflexions sur la vie, le quotidien, c’est ce qui me faisait avancer, et me faisait m’identifier au rap. Quand un MC me redonne de la dignité, que je retrouve de la fierté, que je me sens représenté.

J’ai peut-être kiffé les égotrip quand j’avais seize ans, pour l’attitude.

Mais quand tu grandis tu t’aperçois que le texte n’est pas intéressant. Ce que je veux c’est de la poésie, qu’on me donne des clés de lecture sur le monde. Dans l’art en général. C’est le serpent qui se mord la queue, on est déjà méprisé au quotidien, et si en plus on s’engouffre dans la case où les médias voudraient nous mettre, celle du rappeur bête et méchant, qui fait des égotrips, et l’apologie de la violence avec des meufs à poil sur des caisses, etc. ils ont gagné.

40 ans toujours rappeur

Ce qui est sur c’est qu’il y a une grosse évolution dans ma manière d’écrire et d’aborder les thématiques. J’épure de plus en plus, entre le premier et le dernier album, et je m’émancipe de la rime, de la forme. J’ai de moins en moins envie de revendiquer le côté « pera street », je ne sais plus ce que ça veut dire en ce moment, il y a tellement de raps différents, je vais toujours écrire, m’exprimer, mais est-ce que ce sera toujours du rap, ou du spoken word, je n’en sais rien…

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Aimé Césaire

Je suis dans un réseau poétique, mon travail c’est de jouer avec les mots. Je peux avoir une expression rap, car c’est mon entrée dans la musique, c’est quelque chose que je revendiquerai toujours, mais il y a aussi une autre approche, beaucoup plus poétique, moins métrée, moins en rimes. C’est quelque chose que je développe, par exemple avec Serge Teyssot-Gay, notamment le « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire, qui est le recueil que j’emmènerai sur une île déserte, qui a une richesse de la langue, des métaphores, avec une dimension poétique, subversive et verticale : ça commence dans les bas-fonds et ça finit en haut, debout et libre.

C’est un cri d’émancipation.

Les artistes qui me touchent sont dans cette énergie-là : dire qu’on étouffe mais à un moment donné dire stop, j’en ai marre, je prend en main mon destin et je vais le plus haut possible. Jusqu’à briller. Je dis dans ‘Décalé’ la phrase suivante, qui me représente bien : « Je n’écris pas pour rimer mais pour m’exprimer ». Mais pour ça tu as besoin d’un peu de bagage. La rime est un boulet parce qu’elle t’empêche parfois d’utiliser le mot juste, celui qui touche.

La formation La Canaille

Ça partait d’une bande de potes, on a formé le groupe à Montreuil il y a quatorze ans, et du coup, les destins se sont séparés, les choix de vies ont été différents, avec les histoires d’égo des collectifs. Ce qui fait qu’à chaque album, les team qui le défendait étaient différentes. Je me retrouve le dernier dinosaure de la formation originelle, la direction artistique, le liant entre les trois albums, le garant. Le bon côté des choses c’est que ça te permet de te renouveler, ce qui ne change pas c’est qu’à chaque fois c’est un travail collectif, un regroupement de musiciens qui ont envie de bosser derrière mes textes, donc réellement un travail en commun.

Avec le recul, ces changements à chaque album c’est une nouvelle énergie à chaque fois, qui me nourrit et me permet de me remettre en question, de ne pas fonctionner sur mes acquis, de me renouveler.

Sur scène ce n’est jamais la même équipe qu’en studio. Sur scène j’ai actuellement le duo basse-batterie de Java, Alex Bossart et Jérôme Boivin, et Valentin à la guitare. Avec cette formation on a le bon rapport entre électro et musique live, on peut faire plein de tableaux différents musicalement, on s’éclate énormément. Il y a deux MPC, des claviers, on peut avoir une guitare bien saturée, et en même temps on peut avoir le côté machine. On est libre de faire ce qu’on veut et l’entente musicale est parfaite. C’est rare et je suis très chanceux d’avoir trouvé ça aussi rapidement.

La-Canaille-3

Montreuil

C’est chez moi, ça fait quatorze piges que je suis là, que je m’y sens hyper bien, c’est la ville où j’ai passé le plus de temps dans ma vie, c’est la première fois que je me sens aussi bien dans une ville. Il y a plein de raisons à cela. D’une, il y a une mixité particulière, sociale, avec des grosses cités très chaudes et des quartiers bobos par excellence, des middle-class, au niveau de l’immigration, quand je marche dans la rue, je vois des Maliens, des Sénégalais, des Pakistanais, des Africains du nord, des Chinois, etc. Des gens de tout horizon, une vraie vitrine sur le monde, très importante pour moi. Cette fenêtre sur le monde c’est quelque chose dont je ne pourrai plus me passer aujourd’hui. Enfin il y a un tissu artistique, de musiciens, gens du théâtre, etc. une vraie effervescence artistique. Elle est assez grande – 110.000 habitants – et proche de Paris, ce qui est important pour moi pour le taff. Et aux dernières élections, le Front National n’a même pas su faire une liste, ce qui est une fierté, car il y a un vrai vivre-ensemble. Les arguments populistes ne prennent même pas ici.

La-Canaille-2Révolution

Je n’arrive pas à me positionner là-dessus, il faudrait déjà y être pour savoir si je serais prêt à prendre les armes ou pas, c’est quelque chose de tellement grave, je n’ai pas du tout envie de faire couler le sang. La Révolution Française, le régime de la Terreur, où on a coupé des tête, faire couler le sang ça me fait peur. Je n’ai pas envie d’être aussi sauvage que les oppresseurs. J’aimerais pouvoir aller jusqu’au bout parce que la révolution est légitime. Mais ce que j’entends par là, ce n’est pas le régime de la terreur, c’est plutôt arriver à un système équitable, dans la répartition des richesses, une petite poignée de la population mondiale qui a la trois-quarts de la richesse ce n’est pas normal. Et ils ne lâcheront pas le steack si on ne fait rien. Mais j’aimerais qu’on y arrive sans la violence bête et méchante, nous ne sommes pas des animaux. J’aimerais qu’on arrive à imposer ce rapport de force, culturellement, avec un long processus, d’éducation, de réponse politique, s’unir, monter un vrai parti, qui pèsera dans les décisions et les relations internationales. Voilà ce que je souhaite. J’ai envie que la punition, pour les oppresseurs, ne soit pas de les tuer, c’est trop facile, mais les mettre à l’usine et les payer au lance-pierre à faire les trois-huit tout le reste de leur vie : couper, séparer, jeter.

L’éducation

Je suis hyper impliqué dans celle de ma fille. L’éducation pour moi c’est la base. Elle ouvre sur la culture, l’ouverture d’esprit. On y est hyper investis là-dedans. Non pas qu’on juge que l’école fasse mal son taff, mais ça ne suffit pas, on s’en rend compte. On a besoin d’être présents, on en a envie, parce qu’on juge que c’est trop important pour le délaisser, et le laisser juste à la prof, qui a trente-cinq gamins devant elle, et comment pourrait-elle faire un bon taff, et un truc individualisé, c’est impossible. Ça part de beaucoup de discussions, de questionnement, quand elle nous pose une question on essaie d’y répondre du mieux possible, lui montrer des documentaires, quand on lui achète des livres, des BD, des contes pour enfant, on essaie qu’il y ait du fond derrière, des réflexions sur le monde. C’est ce qui fait qu’elle est hyper sensible ; quand elle voit un SDF, ma fille pleure. Elle se demande pourquoi il n’a pas d’argent, pourquoi il ne peut pas manger, pourquoi il en là lui, et que tout le monde s’en fout, personne ne dit rien, et ça, ça me touche énormément. L’individualisme c’est la gangrène du monde. J’ai envie de lui faire comprendre qu’il faut être solidaire, qu’il faut être impliqué. Il faut se poser des questions, être curieux, aller chercher le savoir.

La bêtise…

Je fini mon album avec une interview de Brel qui dit que la bêtise c’est « la graisse autour du cœur et autour du cerveau », c’était pour moi le point final de la pensée de La Nausée. La bêtise est ambiante, elle est partout. Pour la contrer, il n’y a qu’une façon c’est l’éducation et la culture. Ces arguments là peuvent te séduire si tu n’es pas assez pointu sur plein de questions. Si le FN fait de bons scores c’est parce qu’il fait croire que l’ennemi c’est l’étranger. Et si tu n’as pas assez d’éducation tu ne peux pas contre-argumenter, tu ne peux pas éviter le piège de la bêtise. « C’est la sorcière du monde, la mauvaise fée du monde, la bêtise ». Il dit ça en interview, en impro, pensée de bâtard ! « Ah la bêtise c’est terrible »…

Interview: Laurent Perrin

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